La lenteur de l’action politique en matière d’écologie (partie 2)
Les récents événements climatiques des étés derniers (2020-2023), provoqués par les hausses de températures sur le globe, inquiètent. La surproduction et la surconsommation des produits dans notre société moderne en seraient la cause. Ce système, dit capitaliste, défini par l’auto régularisation du marché et le moins possible d’intervention de l’Etat, est de plus en plus critiqué. Une question ressort : est-ce que le système économique du monde actuel est compatible avec les volontés écologiques de certains gouvernements et peuples?
A première vue, capitalisme et écologie ne paraissent pas incompatibles. En effet, l’une a pour but la recherche de profit, et l’autre de protéger la planète et son écosystème. Il parait a priori étrange d’opposer les deux, pourtant des points de désaccord semblent émerger rapidement si l’on se penche sur le sujet. Le capitalisme repose sur la propriété privée alors que l’écologie est un enjeu public collectif.
Pourquoi cette question est-elle pertinente ?
Des récentes études (GISS-NASA, NOAA, Hadley Center) montrent que depuis le début de la Révolution Industrielle les anomalies de températures (augmentation de la température par rapport à celle moyenne de 1850) ne font que croître, atteignant 1,00°C d’anomalie pour la décennie 2020.
La révolution industrielle marque l’expansion et la victoire du système capitaliste. La relation entre capitalisme et pollution est évidente : pour générer de l’argent, il faut produire beaucoup en développant l’industrie par rapport à la demande. Actuellement, pour développer l’industrie, il faut produire de grandes quantité d’énergies fossiles ce qui augmente les gaz polluants comme les gaz à effet de serre. Indirectement donc, le capitalisme peut facilement être relié à la pollution actuelle du monde.
Jusqu’au début des années 1960-70, cela ne posait que peu de questions. Mais depuis ces années, l’idée d’écologie (du grec -oikos : la maison, et -logos : la science) fait son apparition dans le débat public comme mouvement citoyen. Auparavant, il s’agissait d’une science apparue au XIXème siècle. En France, c’est notamment la candidature de René Dumont(1), premier candidat écologiste aux élections présidentielles de 1974 qui entend faire la guerre au capitalisme pollueur. C’est le réveil de l’écologisme.
Ecologie et capitalisme : la bataille des tranchées
Aujourd’hui cette idée est au cœur des débats politiques internationaux. Ce qui crée une catégorisation dans les discours : d’un côté une tendance “verte”, revendiquant des transformations du système économique pour un monde plus propre et de l’autre une tendance “capitaliste” plus encline à rester dans le système de production actuel. Entre ces deux tendances, on trouve tout un panel d’avis, de sensibilité différentes qu’il est impossible de restreindre à deux “camps” homogènes. C’est pour s’adapter à ce monde en changement, qui veut plus d’écologie, que certaines entreprises essaient de concilier le capitalisme moderne avec l’écologie. Elles veulent ainsi un système productif, régi par l’argent et en même temps respectueux de l’environnement et de l’écosystème terrestre. Mais cette idée nouvelle ne fait pas l’unanimité. Ainsi certaines personnes réfutent une compatibilité des idéaux. Alors, solution universelle ou solution creuse?
Les défenseurs des capitalismes ont d’abord essayé de minimiser la chose, voire de la nier. Ainsi, il n’était pas rare de voir des personnalités, surtout politiques et proches du libéralisme, doctrine économique qui privilégie l’individu et sa liberté ainsi que le libre jeu des actions individuelles conduisant à l’intérêt général, critiquer l’écologie. Ronald Reagan disait : « Les arbres sont responsables de plus de pollution aérienne que les usines ». Aujourd’hui, une telle phrase ne semble a priori plus audible, surtout venant d’un président américain. Pourtant, Donald Trump déclarait encore en 2012 : « Le concept du réchauffement climatique a été créé par la Chine pour rendre l’industrie américaine non compétitive ». En France également, Jacques-Yves Cousteau était climato-sceptique convaincu avant de changer d’avis sur le sujet et de devenir un militant écologiste.

A partir de la fin des années 1990, les capitalistes comprennent l’ampleur du mouvement et décident de s’adapter. Apparaît donc le capitalisme vert. Notons que le délai de réaction de 30 à 40 ans a mis en lumière un premier écart entre un danger qui demande une réaction immédiate et un système qui prend du temps à réagir quand l’enjeu n’est pas directement économique.
Le « capitalisme vert » la solution?
L’idée du capitalisme vert est que la croissance économique peut s’accompagner de la protection de la planète. Par exemple, Orange, l’entreprise de téléphonie, plante des arbres au Sénégal pour compenser son bilan carbone. Cette idée a du bon car elle aurait pu allier écologie et capitalisme mais elle ne s’est circonscrite qu’à de petites entreprises ou peu pollueuses. Dans l’émission radiophonique Le temps du débat : Le capitalisme vert est-il un mirage? (mars 2021), sur France-Inter, on dénonce la limite du capitalisme vert, car les FTN (Firmes TransNationales, entreprises employant dans plus de 5 pays), sont les plus grosses pollueuses plastiques. La firme Coca-Cola, qui reçoit la palme du premier pollueur plastique avec 3.2 millions de tonnes de plastiques (chiffre 2021), n’a commencé à entamer le virage que très récemment (début des années 2010).
Aujourd’hui, il ne semble plus envisageable par les scientifiques de baser notre projet de société sur cette association d’idées antithétiques. C’est le point de vue défendu notamment par Daniel Tanuro dans son ouvrage L’impossible capitalisme vert (2010). Tout au plus avec la théorie du capitalisme vert, les grands industriels de ce monde ont réalisé que l’écologie pouvait rapporter de l’argent. Les FTN optent donc pour une technique de communication commerciale jouant sur le “vert”. Cette stratégie, le “Greenwashing” (Écoblanchiment, en français), consiste, pour une entreprise, à mettre en avant des prétendues actions écologiques dans ses pubs pour attirer des consommateurs. Cette pratique est illégale en France depuis peu (Article L132-2, du Code de la Consommation) et peut s’apparenter à de la publicité mensongère. De nombreuses associations de protection de l’environnement, comme Greenpeace, surveillent et saisissent la justice si besoin.
Pourtant une solution avait été pensée par les Etats afin de réagir : les marchés de droits à polluer. Préconiser par Ronald Coase (prix Nobel de l’économie 1991) dès la fin des années 1960, elles sont appliquées en Europe depuis 2005. Leur système est simple : on octroie un permis de polluer par entreprise en fonction de leur taille. Elles ont deux options, soit elles respectent le quota imposé, soit elles épuisent leurs crédits et elles doivent en acheter de nouveaux. On allie écologie et capitalisme car on se sert des marchés financiers (les entreprises peuvent vendre et acheter leurs permis entre elles) dans une perspective écologique. Mais le système est évidemment fragile. Ainsi, à partir de 2007 et jusqu’en 2010, des entreprises et des hommes d’affaires (comme le français Arnaud Mimran) ont réussi à détourner près d’1,6 milliards d’euros par différentes opérations financières illégales. Ils furent certes rattrapés et jugés mais cela a jeté un discrédit retentissant sur ces permis, qui ont beau toujours exister aujourd’hui mais suscitent la méfiance des citoyens européens.
Aujourd’hui, la majorité des scientifiques, dont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), préconise une décroissance, c’est-à-dire arrêter de vouloir toujours plus de production et revenir à un niveau de production artisanal pré-période industrielle. Or ces préconisations nouvelles viennent en antithèse de la définition du capitalisme, créant de nouvelles tensions et incompatibilité des deux pensées. L’idée d’un mariage serein entre capitalisme et écologie semble donc avoir fait long feu. Comme le disait Noël Mamère : “L’écologie est une rébellion de l’esprit critique contre toute forme de pouvoir abusif.” L’heure est donc au divorce révolté !
Par Frédéric Rouquette
sur une idée originale de Clara Berthuit
sous la direction de Youri Aguilaniu
