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Enseignement de l’arabe à l’école: pourquoi tant de bruit?

Le mot du prof:

Quand le sujet des polémiques sur l’enseignement de l’arabe à l’école m’a été proposé par une élève de Première, j’ai pensé que le sujet risquait d’être trop “bouillant” tant les crispations autour de ce thème sont grandes. L’objectif de ce travail étant éducatif, j’ai eu peur d’exposer les élèves à une trop grande virulence dans les réactions potentielles. De surcroît, la gigantesque littérature sur le sujet, qu’il s’agisse de travaux scientifiques ou de propos politiques ou médiatiques, rendait extrêmement complexe notre volonté de neutralité.
Mais la qualité des premières recherches spontanées de cette élève et le sérieux de sa posture m’ont finalement convaincu de nous lancer dans cette tâche. Le résultat final ne prétend en aucun cas dresser un bilan exhaustif des points de vue sur le sujet, et nous sommes conscients qu’aucun auteur ou autrice ne fait consensus. Le choix des articles consultés, notamment ceux des universitaires, est donc le mien et j’assume pleinement et seul ses failles et lacunes. A partir du moment où les élèves ont pu, par ce travail, aborder l’essentielle question des sources, travailler l’éducation aux médias, et faire évoluer leurs idées à la lecture de travaux de spécialistes, je considère l’objectif rempli. Puis il y a eu le confinement, les classes en demi jauges et autres désagréments de la période… Pour terminer cet article, je me suis donc permis de rédiger (en gris) une partie de l’article que nous avons abordée ensemble en cours, sans que les élèves n’aient eu le temps de le finir. Bonne lecture!

 Les élèves de collège et lycée peuvent également choisir l’arabe en 1re, 2e ou 3e langue vivante.
Photo Le Parisien, 6 octobre 2020

Depuis le 4 septembre 2020, jour où Emmanuel Macron a fait son discours aux Mureaux sur les séparatismes, la France vibre sous les rebondissements concernant ce projet de loi, et les déclarations politiques sur le sujet. En effet, le président de la République a appelé à une intensification de l’enseignement de l’arabe à l’école publique, ce qui n’a pas manqué de raviver de vieilles polémiques. 

Emmanuel Macron, lors de son discours au Mureaux (2 octobre 2020)

Déjà en 2018, Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, s’offusquait d’une telle idée qu’elle qualifiait de “solution absurde”, avant d’arguer que la langue française “doit être apprise davantage afin qu’elle puisse rayonner dans les autres pays. Ici, c’est la France!” (RTL, 12 septembre 2018).
Pour certains, cette loi contre les séparatismes respecte et protège les principes républicains; pour d’autres, elle les bafoue d’une façon intolérable en ne s’adressant qu’aux Français musulmans. En effet, une loi qui ne touche que certains Français pose problème car elle va à l’encontre de l’idée d’égalité, une valeur centrale  de la république française.
Ce projet de loi pose des questions. Un point qui attire notre attention en tant qu’élèves de l’école publique est celui de l’enseignement de l’arabe à l’école. Ce point a nourri de nombreuses polémiques : radicalisation? Islamophobie? Séparatisme? Intégration? Question du voile, de ses multiples avatars vestimentaires ? Pourquoi l’arabe ? Immigration ? etc.
Toutes ces polémiques semblent mettre en lumière trois enjeux de la question de l’enseignement de l’arabe à l’école. Tous nécessitent une réflexion documentée.

  • L’enjeu culturel de la question de l’enseignement de cette langue à l’école publique, 
  • La question de la compatibilité de la religion musulmane avec les principes républicains, notamment la laïcité.
  • Et enfin l’enjeu social de l’intégration des minorités musulmanes dans la société française.

Un enjeu scolaire… mais pas seulement 

Partons d’un paradoxe: il se dit dans l’enseignement supérieur que l’arabe est une langue d’excellence alors qu’elle suscite la peur dans le secondaire. Certains parents arabophones refusent même que leur enfant choisisse une option arabe à cause de l’image que cela pourrait renvoyer. Comment l’expliquer et remédier à cette mauvaise image de l’arabe à l’école?

Le débat politique

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, se pose en farouche défenseur de la proposition présidentielle: «  L’arabe est une grande langue littéraire qui doit être apprise par tout le monde et pas que les Maghrébins ».  Il précise que le principal objectif de l’extension de l’arabe dans le cadre scolaire est dû au fait qu’aujourd’hui, « on a des enfants qui apprennent l’arabe dans un cadre religieux fondamentaliste, si on veut assécher ce phénomène, eh bien on doit l’apprendre dans un cadre normal« . Si l’on peut interroger l’adjectif « normal » pour qualifier le milieu scolaire, on comprend bien l’objectif politique et social de la mesure. Déjà en 2016 puis en 2018, l’essayiste Hakim El Karoui avait déjà lancé une idée similaire en préconisant de « mobiliser le ministère de l’Éducation nationale pour relancer l’apprentissage de la langue arabe » pour limiter les cours à la mosquée  « devenus pour les islamistes le meilleur moyen d’attirer les jeunes « . De même, Bernard Rougier, sociologue et professeur de civilisation arabe contemporaine à la Sorbonne Nouvelle, souligne cet enjeu : « Plus on connaît la civilisation et la culture, plus on a les instruments pour ne pas se faire avoir par des discours exclusivement religieux ».
Les critiques de l’opposition quant à cette proposition expliquent aisément la mauvaise réputation de l’arabe à l’école. En effet, une partie de l’opposition craint un tremplin vers la radicalisation religieuse. 
C’est le point de vue de Luc Ferry, invité sur le plateau de C News le 7 octobre 2020. L’ancien ministre de l’Education de Nicolas Sarkozy y fit part de son inquiétude face à cette proposition : “si l’on veut islamiser la France c’est le meilleur moyen d’y arriver […] on enferme des gamins dans un communautarisme linguistique. »  Marine le Pen, de son côté, se saisit également de l’affaire et accuse la proposition d’« élargir et accélérer l’apprentissage de l’arabe » dans un but « juste électoraliste ». 
Si le journaliste et polémiste Eric Zemmour reconnaît que la langue arabe est “très admirable et poétique”, il assène aussitôt: « Lorsque l’on dit langue arabe ,ça revient au Coran et à la religion musulmane” avant d’ajouter “que les Frères musulmans (…) essayent de réarabiser pour islamiser, ça fait 30 ans qu’ils font ça”. Il soutient également que “l’arabe est la langue de la banlieue et la langue des personnes qui tuent sur le territoire français” .(C NEWS, 25 février 2020)
Si cette dernière diatribe tranche par sa haine sociale et sa violence, on remarque que la réticence face à la déclaration d’Emmanuel Macron vient de la crainte que la religion entre dans l’école laïque via l’enseignement de l’arabe. 

Une confusion devenue classique

Cet amalgame entre arabe et islam n’est pas un cas isolé ! Il s’agit même d’un grand classique des polémiques françaises en matière de laïcité et d’intégration, qui questionnent notre perception des valeurs républicaines. Un petit rappel historique s’impose.
Dans l’islam, la langue arabe a une importance primordiale. C’est tout d’abord la langue maternelle du prophète Muhammad par qui, selon la tradition musulmane, est venue la révélation prophétique. Progressivement, au cours des premiers siècles de l’Hégire, se forge une sacralité de la langue arabe. Le Coran a été rédigé et diffusé en arabe, qui est la langue liturgique de l’islam. Elle permit, dans les premiers temps de l’Islam de rassembler les premiers musulmans. Mais attention ! A l’époque de l’Hégire en 622 (départ de Muhammad vers la Mecque et an I du calendrier islamique), il existait bien évidemment des arabophones juifs, chrétiens et polythéistes. Les historiens perçoivent de plus en plus la péninsule arabique du VIIème siècle comme un espace marqué par une grande diversité religieuse et un grand dynamisme sur le plan des réformes. La langue arabe est donc la langue de l’islam, mais la réciproque n’est pas vraie ! De même, les rapides conquêtes des premiers califes en dehors de la péninsule entraînent dès le premier siècle de l’Hégire, une grande diversité linguistique au sein de l’Umma, la communauté de croyants musulmans.
Affirmer que religion musulmane et origine arabe ne forment qu’un est donc un contre-sens. De nos jours, environ 62% des musulmans se situent en Asie et l’Indonésie à elle seule rassemble presqu’autant de musulmans (204 milions) qu’il n’y a de musulmans arabes Maghreb et Machrek réunis. Nabil Wakim, journaliste au Monde et auteur de L’arabe pour tous: pourquoi ma langue est taboue en France? (2020), parle d’une grande confusion qui est entretenue volontairement par certains, par ignorance pour d’autres, entre le monde arabe et le monde musulman.

Un peu de vocabulaire… La distinction entre Islam et islam, musulman et islamique est récente et ne connaît pas d’équivalent en arabe. Il s’agit d’une construction de chercheurs occidentaux fort utile pour penser le monde islamique, mais toujours pas respectée dans les médias. (Source: IMA)

Pour saisir toute l’étendue du problème, il faut comprendre que cet amalgame entre langue arabe et religion musulmane n’est pas que le fait d’hommes politiques athés, mais aussi de certains élèves de confession musulmane. On observe une opposition récurrente dans certains discours entre un “nous” et “l’école”. Le “nous” désigne pêle-mêle :  les musulmans, les citoyens d’un pays étranger (Algérie, Maroc, Tunisie, Turquie, etc.), les enfants de ces citoyens étrangers, les personnes familières avec ces cultures, les personnes soutenant les causes politiques d’un peuple musulman (Palestinien, Ouighour, Rohingya, …), etc. Dans cette opposition, “L’école” est comprise comme française, athée ou parfois chrétienne, européenne, et souvent socialement plus élevée. Ces deux catégories sont tellement floues et fourre-tout, qu’elles ne permettent parfois pas de penser une relation dépassant la simple opposition frontale, surtout lorsque l’école n’inspire pas confiance. Et c’est bien là tout le problème: cette confusion entretient un rapport de méfiance si ce n’est d’hostilité vis-à-vis de la France et des valeurs républicaines, qui elles-mêmes, sont mal comprises.

« Nous » et « l’école »: ces deux catégories sont tellement floues et fourre-tout qu’elles ne permettent parfois pas de penser une relation dépassant la simple opposition frontale

D’après Abdennour Bidar, philosophe et spécialiste de l’islam dans la République, les enseignants se trouvent face à des élèves parfois mal informés sur leurs croyances. Ainsi, il distingue deux principaux enjeux pour pallier cette ignorance qui développe une hostilité face à la laïcité de l’école : d’une part, apprendre aux élèves à distinguer le milieu scolaire et laïque, de la vie privée dans laquelle la religion peut s’épanouir sans contrainte. D’autre part, inculquer les valeurs de la République en entretenant de façon permanente le dialogue sur celles-ci : l’école doit accompagner les élèves pour les aider à comprendre pourquoi ces valeurs sont primordiales dans l’objectif de vivre ensemble dans un système démocratique. La laïcité n’intervient donc pas comme une négation de la religion des élèves, mais au contraire comme un moyen de faire coexister les différentes sensibilités représentées dans une classe. 

Si la question de l’enseignement de l’arabe à l’école et les polémiques qu’elle soulève ne sont pas récentes, elles font néanmoins réagir l’historien de l’éducation Claude Lelièvre :  « on ne favorise pas l’enseignement de l’arabe pour des raisons culturelles et intellectuelles mais pour lutter contre une peur et ça, c’est un fait nouveau ». De même, Nadia Yafi, directrice du centre de langue et de civilisation arabe de l’Institut du Monde Arabe (IMA)  a également réagi : « Même s’il part d’une bonne intention ,ce texte ne fait qu’envenimer la polémique en renforçant l’association entre la langue et la religion ». C’est donc un paradoxe: en voulant éviter l’association de l’arabe et l’islam, on la renforce davantage. 

L’enjeu républicain: islam et République sont-ils conciliables?

Drapeaux tricolores à la mosquée montoise
Mosquée Errahma de Mont de Marsan, drapeau tricolore et… dispositif de sécurité (2015)
© Crédit photo : Photo Ibrahim Driouach

L’islam et la République peuvent-ils cohabiter ?

Le Coran n’impose aucun régime. Il incite même par certains passages à obéir aux gouvernants. (« Ô vous qui croyez, obéissez à Allâh, et obéissez au Messager [Muhammad] ainsi qu’à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement » IV, 59). Ainsi, c’est au peuple de choisir dans quel régime il pourra s’épanouir. La République, théoriquement, pourrait donc s’associer à l’islam. Qu’en est-il vraiment ? 

L’auteur explique que selon une majorité des musulmans, le Coran aurait une portée juridique en relayant une loi divine (shari’a). Cependant, en se penchant sur le texte, nous ne trouvons le terme « shari’a » qu’une seule fois, et il prend le sens de « chemin », « voie à suivre », offrant ainsi un large éventail d’interprétations possibles. Du Coran, il explique que “Son style tout en exhortations, recommandations, avertissements, conseils, relève de l’appel à la réflexion, à la méditation, à la responsabilité des actes et des choix d’existence, à l’examen de conscience, et non pas d’un exercice de codification juridique.” 
Historiquement, la lecture juridique du Coran s’est imposée plus tard, par une élite religieuse soucieuse d’affirmer une forme de pouvoir politique s’appuyant sur le Coran. Or, en considérant qu’il existe une loi divine, on comprend aisément que pour un esprit croyant, aucune loi humaine (toute républicaine qu’elle soit) ne peut et ne doit la dépasser. Mais cette interprétation juridique postérieure à la rédaction du Coran n’est pas la seule, elle s’est en revanche imposée face à d’autres comme l’interprétation poétique ou celle de la mystique soufie (courant mystique de l’islam visant à se rapprocher de Dieu par une purification spirituelle). L’auteur insiste sur ce qu’il juge être une nécessité : prendre de la distance vis-à-vis de l’interprétation des théologiens. Il admet aussi que l’interprétation du Coran n’est aujourd’hui pas une affaire démocratique. Elle est menée et légitimée par une élite religieuse de savants. Ceci convient à une partie des croyants, et naturellement aux savants eux-mêmes, qui n’ont aucun intérêt à ce que cela change. Cela explique que le point de vue de l’auteur puisse être contesté.

Pour Abdenour Bidar, “nous manquons toujours de théories qui articulent efficacement islam et démocratie, islam et autonomie de la personne, islam et liberté de conscience, islam et égalité des sexes, etc. pour ne citer que les chantiers les plus importants.” Quelques travaux existent sur le sujet (Bidar, ou Malek Chebel et Fethi Benslama par exemple), mais ils restent peu connus du grand public.

C’est encore à l’école que les difficultés de compatibilité entre islam et République peuvent se mesurer. “Dans un certain nombre de classes, tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam risque ainsi de devenir tabou, impossible à aborder, dès lors que l’adolescent l’aura assimilé à un sacré non négociable. Il est urgent de prendre la mesure de cet obstacle”. De même, il juge hystérique le préjugé selon lequel l’islam en lui-même pose problème, et dénonce plutôt une médiocrité avec laquelle il est transmis” dans certains milieux ”tandis qu’heureusement dans d’autres, la religion est inculquée comme quelque chose d’ouvert, de tolérant, qui doit avoir l’intelligence de son adaptation.”

Si, on l’a vu, l’histoire de l’interprétation de l’islam peut être riche d’enseignement, celle de la République intégratrice, et plus globalement de la société française semble l’être tout autant.

L’enjeu pour la société française: l’intégration des minorités maghrébines musulmanes

Une plaie mémorielle pas encore cicatrisée

C’est un point qui soulève un grand nombre de questions : pourquoi l’arabe et pas le portugais ? Serait-ce parce que les Maghrébins n’arrivent pas à s’intégrer ? Ou parce que la société française n’arrive pas à les intégrer ? Serait-ce, comme on l’a parfois entendu dans certains médias, une incompatibilité culturelle ?

Près de la moitié des Algériens installés en France au milieu des années 60 vivaient en bidonville, comme ici, à Nanterre, en 1962
Près de la moitié des Algériens installés en France au milieu des années 60 vivaient en bidonville, comme ici, à Nanterre, en 1962• Crédits :  Reporters associés/ Gamma-Rapho – Getty

D’où vient cette crainte de la langue arabe, de la religion musulmane et des populations issues de l’immigration maghrébine? Dans les autres pays, le sujet ne soulève pas autant de questions.
D’après Nadia Yafi, directrice du centre de langues et de civilisations arabes à l’Institut du Monde Arabe (IMA), certaines blessures sont encore présentes : celle d’une guerre d’Algérie, « orgueil national inconsolable à la perte d’un vaste empire ». Il faudrait donc aller de l’avant pour refermer ces blessures. Beaucoup de possibilités s’offrent à la France pour restaurer une entente entre les deux États à l’histoire commune. Benjamin Stora, historien français, a d’ailleurs remis un rapport à Emmanuel Macron, en recommandant la mise en place d’une commission “Mémoire et Vérité”, travaillant à relancer les initiatives mémorielles de ce morceau d’histoire commune. Il y propose 22 points qui aideraient à la réconciliation. Entre autres, des jours de commémoration, l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi, figure de l’opposition à la guerre d’Algérie, ou encore des noms de rue inspirés de personnes issues de l’immigration et qui mériteraient une rue à leur nom.

L’Histoire comparée à la rescousse de l’intégration républicaine

Afin de saisir la singularité de la question de l’intégration des minorités arabophones et/ou musulmanes dans la société française, il paraît éclairant de la comparer à une autre immigration dont l’intégration est vue comme différente. 
L’exemple italien décrit comme “l’immigration modèle”, qui a su s’intégrer discrètement, « sans poser de problèmes », avec à la clé une réussite sociale exemplaire : de l’entreprise du bâtiment au sommet de la politique comme l’ex président de l’assemblée nationale Raymond Forni, ou de la vie publique comme Coluche ou Michel Platini.

« Il faut davantage regarder du côté de l’histoire de la société d’accueil que du côté des aptitudes à l’intégration des immigrés pour comprendre l’intégration »

Marie-Claude Blanc-Chaléart

Aujourd’hui, on explique cette réussite par une familiarité à la fois linguistique et religieuse. Mais si l’on creuse un peu, on remarque que dans la réalité de la fin du XIXe siècle, les Italiens ont parfois été critiqués, attaqués voire lynchés. La xénophobie d’aujourd’hui n’est pas nouvelle, elle était  toute aussi présente lorsque les Italiens sont arrivés en France . Il est également éclairant de se pencher sur les raisons de ce rejet, comme le fait l’historienne Marie-Claude Blanc-Chaléart.
On y trouve un racisme ouvrier s’expliquant par la crainte d’une concurrence déloyale sur le marché du travail, mais également un racisme aux racines nationalistes sur fond de rivalités coloniales, ou de guerres. On retrouve aussi des reproches moins politiques: on critique leur saleté, l’horrible odeur de leur “ragoûts dignes de l’enfer”, leur bruit, etc. On les décrit comme misérables, Dernier motif de rejet qui attire notre attention: la religion. En effet, à la fin du XIXème et au début du XXè siècles, les Italiens étaient raillés pour leur foi démesurément manifestée, ainsi que pour leur attachement à la figure religieuse de Marie. En 1883, à Paris, Jules Vallès, journaliste et écrivain, écrit que « la piété vile et veule de ces lazzaroni déshérités » déshonore le faubourg Saint-Antoine. On les traite de “culs-bénits”, de “christos”, et leur dévotion “à l’italienne” était critiquée, notamment par l’épiscopat français durant l’entre-deux guerre. Non seulement la religion n’était pas un critère d’intégration, mais elle cristallisait déjà la haine de cette immigration. Quant à la proximité de la langue, c’est un mythe étant donné que les immigrés italiens du XIXème et XXème siècles, majoritairement ouvriers, parlaient leur dialecte et non l’italien. Le mythe de l’intégration modèle des Italiens vole ainsi en éclat. Si on ne parlait pas encore de « grand remplacement », le livre de l’écrivain nationaliste Louis Bertrand, l’Invasion (1907, réédité en 1921), les comparait à une dangereuse nuée de sauterelles détruisant tout sur son passage…

Ainsi, en étudiant l’histoire de cette intégration italienne aux XIXème et XXème siècles, ses hauts et ses bas, Marie-Claude Blanc-Chaléart insiste sur l’importance du contexte historique: fin du XIXème, Première guerre mondiale, entre deux-guerres, seconde guerre mondiale et occupation italienne, etc. Pour elle, “Il faut donc davantage regarder du côté de l’histoire de la société d’accueil que du côté des aptitudes à l’intégration des immigrés pour comprendre l’intégration.” 

Cette idée nous pousse à nous interroger de manière nouvelle sur la peur de l’enseignement de l’arabe à l’école, et de tout ce qui touche aux populations issues de l’immigration maghrébine et/ou de confession musulmane.

Posons finalement cette question: qu’est ce qu’être français? Nous aurons beau réfléchir à une identité fixe, nous n’en trouverons pas, à moins de faire appel à des clichés totalement fantasmés, sans aucune authenticité historique, dont seuls certains polémistes ont le secret : “Nous sommes des Gaulois chrétiens blancs fils de Clovis et Jeanne d’Arc ! ”.
Nous n’en trouverons pas parce que l’histoire de France est rythmée par des vagues de migrations qui se superposent. Les Français sont donc une juxtaposition de populations qui ont pour point commun de reconnaître les valeurs et les principes français.

On dit même parfois donc que l’identité française est un mélange de cultures avec une direction commune.
Cette réflexion nous mène à une conclusion: si le contexte actuel, avec ce qu’il implique d’histoires et de mémoires, explique en partie les difficultés que rencontre la société française à intégrer cette immigration, il s’agit également de s’interroger sur notre incapacité actuelle à cerner la direction commune qui lie la communauté nationale.

Par Lisa Bergaentzle, Clara Berthuit, Albane Lazert, Séréna Silverstre, Meltem Ulker, Sila Ulker

Sous la direction de Youri Aguilaniu

« Trump »: un modèle d’anti républicanisme?

« Je serai le plus grand créateur d’emplois que Dieu ait jamais créé ! » (2016)

« J’ai toujours eu un très bon rapport avec les Noirs!  » (2011)

« Une partie de ma beauté, c’est que je suis très riche » (2016)

Sans même le nommer, il est aisé de reconnaître l’auteur de ces citations tant le style de l’ancien président américain est unique. Au-delà de son parler, la présidence Trump a soulevé autant d’indignations que de questionnements, à commencer par celui concernant son succès, sa popularité. 

Trump raciste, Trump misogyne, Trump aux élans anti démocratiques, Trump scandaleux, Trump nationaliste, etc. Au lendemain de sa défaite électorale, pour le moins houleuse, “Trump” demeure une nouvelle marque de fabrique de la politique mondiale. 

Que renferme ce nouveau “style Trump”? Est-il devenu un modèle politique suivi par d’autres dirigeants du monde? La question peut se poser en jetant un coup d’œil sur les Bolsonaro, Salvini, Orbán et autres Johnson… Cela nous invite à nous interroger: l’”évènement Trump” constitue-t-il une rupture, une révolution? Ou s’inscrit-il dans une histoire plus longue de crise de la démocratie américaine?

Un président choquant

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Le 45ème président américain cristallise sur sa personne de nombreuses critiques.

L’atteinte à la démocratie

La présidence de Donald Trump semble tout d’abord avoir marqué les esprits par son opposition aux principes et institutions constitutifs de la démocratie américaine. Ses coups portés ont particulièrement touché la presse, pilier de tout système démocratique représentatif. En effet, les médias jouent alors un rôle important dans la communication des élus avec les citoyens. Ils transmettent les décisions, portent et supportent les messages politiques, véhiculent l’image des candidats et des élus, garantissent le pluralisme politique. Les médias sont alors le lien entre les dirigeants, les représentants et le peuple. Si le questionnement sur leur neutralité et leur nécessaire subjectivité est crucial en démocratie (voir notre précédent article), leur critique systématique paraît antidémocratique.

Connu pour sa haine envers les médias traditionnels, il n’a pas manqué, lors de chacune de ses apparitions publiques, d’insulter les journalistes présents ou de dénigrer leur travail. Maggie Haberman, correspondante du New York Times à la Maison Blanche a ainsi expliqué sur Twitter : « Quand il se bat avec les journalistes, il tente de détourner l’attention lorsqu’il ne veut pas répondre à une question. » En effet, lorsqu’un journaliste pointe du doigt les failles de sa façon de gouverner, il leur répond qu’un président n’a jamais fait autant pour l’Amérique, puis reproche aux médias d’être agressifs, pessimistes,  de déformer ses propos voire de diffuser de fausses informations. C’est ce qu’il appelle les « fake news » une expression qui ne vient pas de lui mais qu’il s’est appropriée, au point d’en faire  presque un slogan. C’est pourquoi «plus personne ne fait confiance aux médias.» déclare-t-il lors d’une interview.

Caglecartoons.com

Son opposition aux médias dits « traditionnels » (journaux, TV, radio, etc) le mène donc à l’utilisation presque compulsive de son moyen de communication favori : les tweets. Ce choix de plateforme lui offre la plus grande spontanéité et proximité avec son audience. L’ancien président peut alors déclarer ce qu’il veut, quand il veut, au moment où il le pense. Dans ces tweets, l’ancien pensionnaire de la Maison Blanche fait preuve d’une grande grossièreté, vulgarité et immaturité, il est sans filtre. Le recours aux mensonges, dans la bouche d’un président, représente un danger pour la démocratie. Le Washington Post a même comptabilisé 30573 fake news du président durant son mandat!

« Mon compte Twitter est devenu tellement puissant que je peux forcer mes ennemis à dire la vérité »

Tweet, 17 octobre 2012
International New York Times

Misogynie

« Comment Hillary Clinton peut-elle satisfaire son pays si elle ne satisfait pas son mari ? » Cet exemple, qui en cache des centaines d’autres, révèle le caractère misogyne de l’ancien pensionnaire de la Maison Blanche. Dans toutes ces sorties sur les femmes, il affiche une vision simpliste, extrêmement conservatrice des rapports homme-femme. Dans ses discours, ou tweets, les femmes sont presque systématiquement ramenées à une dimension sexuelle qui permet de les présenter comme rabaissées. Ainsi, pour évoquer les infidélités de l’actrice Kristen Stewart à son compagnon Robert Pattinson, Trump analyse: “Elle l’a trompé comme une chienne et elle le refera.”

Quand les femmes ne sont pas réduites à des objets sexuels plus ou moins dépassés, elles sont qualifiées par leur origine. Ainsi, la sénatrice démocrate Elisabeth Warren fut qualifiée de “Pocahontas” en raison de ses origines amérindiennes.

Mais il s’agit là d’un autre trait du style Trump: le racisme décomplexé.

San Francisco, CA - January 20, 2018: Unidentified participants in the Women's March.  Designed to engage and empower all people to support women's rights, and to encourage voting in 2018 election.
« Super, insensible, fragile, raciste, sexiste, nazi, « boire » : ivrogne? (lat.) »

Racisme

«Stand back, stand by! », «reculez mais tenez vous prêts » c’est la consigne donnée par l‘ancien président aux «Proud boys» un groupe de suprématistes blancs d ‘extrême droite qu’il refusa de condamner pour leurs actions et idéologie antisémites et racistes. A plusieurs reprises, Donald Trump a ouvertement communiqué son soutien à des groupes revendiquant ces idéaux. Sa misogynie, sa xénophobie, son racisme et son homophobie font partie de son personnage . Ses tweets et autres déclarations publiques choquantes ne se privent pas de discriminer différentes minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles.

C’est en réalité une des raisons de son succès: Donald Trump semble se détacher du modèle de l’Homme politique ordinaire. Mais comment? Son électorat l’aime car il diffère de l’image du politicien classique. On utilise souvent le terme de populisme pour qualifier la politique de Trump. Cette notion complexe et polysémique peut être définie comme un mouvement ou une stratégie politique se réclamant proche d’un « peuple » perçu comme homogène et opposé aux élites et aux systèmes. Les discours populistes consistent souvent à dire aux gens ce qu’ils veulent entendre en les victimisant, et en simplifiant un message afin de le rendre plus accessible voire séduisant. Pour Pierre Rosanvallon, sociologue et historien, le populisme est une “pathologie propre à la démocratie” puisqu’il s’adresse à un peuple Un, homogène, alors que la démocratie revient à prendre conscience de la diversité d’une société pour réaliser des compromis acceptables par tous. L’auteur fait également remarquer que les mouvements et régimes populistes se distinguent par leur aversion des cours constitutionnelles et autres institutions indépendantes, qui par essence, sont les garantes des droits de tous et de chacun.

Le populisme est une pathologie propre à la démocratie

Pierre Rosanvallon

Pour Pascal Ory, « Le populisme est une droite radicale dans un style de gauche radicale. Ses valeurs sont clairement celles de la tradition de droite : vitalisme, inégalitarisme, autorité, à quoi il ajoute la captation d’une grande valeur venue de la gauche à savoir la Nation, qu’il retourne comme un gant : on passe de la « Grande Nation » façon 1792, ouverte et libératrice, au « nationalisme », fondé sur la fermeture xénophobe et, en interne, sur le clivage entre « bons » et « mauvais » ressortissants de la nation considérée. »
Selon l’historien,« le populisme est même une extrême droite, par la violence de ses attaques contre les institutions établies, et, au premier chef, les institutions parlementaires. Mais cette extrême droite emprunte à son profit des programmes et des pratiques venues de l’extrême gauche : l’appel au peuple, donc, et la critique des élites, le sens du parti de masse, qu’on l’appelle « ligue » ou autrement, la préoccupation du « petit » contre le « gros » et la promesse de l’« extinction du paupérisme », pour reprendre la formule de Louis-Napoléon Bonaparte. »

Ainsi, Donald Trump suscite un vote d’adhésion, il se veut proche du peuple, un peuple blanc, républicain (au sens du parti politique américain), le voyant comme celui qui se démarquera des autres. Certains vont même plus loin, comme les militants conspirationnistes du mouvement QAnon, qui voient en Trump celui qui détruira un complot des gouvernants du monde.

Un modèle politique anti républicain?

Eléments caractéristiques d’un succès démocratique

Si la présidence Trump a créé des émules dans la classe politique mondiale, c’est que certaines de ses caractéristiques ont fait mouche et se montrent incroyablement efficaces dans le jeu démocratique. Au premier rang de ces caractéristiques, il y a son style.

Donald Trump est un président qui se démarque, on l’a dit, par un style reconnaissable et fort. Caractérisé par un franc parler, une vulgarité presque systématique et un ton de voix transpirant un air de supériorité, le « style Trump » s’observe dans chaque prise de parole du 45ème président des Etats-Unis. Le président et l’orateur théâtral et franc sont deux figures indissociables du “personnage Trump”. Son caractère et sa méthode de communication mettent en lumière alors un paradoxe remarquable : d’une part, l’ex président se présente comme proche du peuple avec des expressions populaires et des prises de paroles s’abstenant de discours ampoulés, qui ne marquerait que la différence entre le représentant et le peuple. Cela constitue un atout majeur de ses apparitions publiques car elles permettent de lever les barrières entre l’exécutif et les Américains. Également, son franc parler s’opère quand il s’adresse aux pays étrangers. C’est un homme d’Etat qui dit ce qu’il pense sans aucune barrière. Sa confiance en lui, son égo le mène à « attaquer » les dirigeants étrangers en signe de provocation. Cette façon de ne pas avoir peur de dire ce qu’il pense et cette franchise démesurée sur n’importe quel sujet, placent Donald Trump dans les rangs favorables de l’opinion publique.

Je ne veux pas utiliser le mot « niquer », mais j’ai bien niqué Kadhafi »

D. Trump sur Fox News, mars 2011

La richesse, le pouvoir, le côté “m’as-tu vu?” sont une autre caractéristique à succès de la présidence Trump. Donald Trump est avant tout un homme d’affaires issu de classe sociale supérieure et se plaçant parmi les hommes les plus riches du pays. Le paradoxe réside par conséquent dans le fait qu’il affiche une proximité avec le peuple mais qu’il vit dans une réalité bien éloignée des classes populaires. De plus, même dans sa politique il se distingue par une tendance à privilégier les personnes fortunées et riches aux personnes dans le besoin et les minorités. Il ne cache aucunement sa fortune et vient même la surexposer aux yeux du monde entier. De cela, nous pouvons observer un décalage entre ce qu’est Donald Trump et ce qu’il représente pour les classes populaires. 

Du point de vue français, l’homme politique apparaît comme un héritier d’une grande fortune familiale. Alors que d’un point de vue américain, il représente la réussite à l’américaine. A l’origine de l’engouement des classes populaires s’explique par le fait que monter en haut de l’échelle sociale est considéré comme une réussite et un projet de vie victorieux. C’est pourquoi Donald Trump représente « le rêve américain », il est celui qui, bien que vulgaire et proche du peuple, peut atteindre la richesse économique et le pouvoir. Il crée un espoir et conforte le divorce d’une partie de la population américaine avec ce qu’il nomme “le système”. 

Son côté anti-système ressort donc par sa vulgarité et son style qui le classe en dehors des conventions. 

Autre trait marquant par son efficacité : le fait de s’attaquer au “système”, aux institutions, et la remise en question de tous les avis divergents des siens. Le “système” est une expression qu’il utilise souvent mais qui a une définition assez floue. Le terme désigne à la fois l’organisation de l’État, ses institutions, les personnes riches, et toutes les élites. Il prétend ainsi mener une grande révolte, guidé par une poussée révolutionnaire contre le “système” américain. Ce “système” est politique, médiatique, économique. Comme on le voit, le flou de la notion de système nous fait penser que c’est peut être l’attaque en soi qui est la clef de la réussite du style Trump, plus que l’objet attaqué.

Tentative de comparaison

Leaders « populistes »: Donald Trump (Etats-Unis), Jaïr Bolsonaro (Brésil), Boris Johnson (Royaume Uni), Matteo Salvini (Italie), Viktor Orbán (Hongrie), Rodrigo Duterte (Philippines), Receep Tayyip Erdogan (Turquie), Narendra Modi (Inde), …

Nous avons tenté de dresser une comparaison entre Donald Trump et deux autres dirigeants politiques dits « populistes » arrivés au pouvoir en 2019. En retenant quelques caractéristiques récurrentes de leurs discours (dont la liste ne saurait être exhaustive), nous avons voulu cerner certains points de convergence entre leurs politiques.

* : Populisme : Terme le plus souvent péjoratif. Discours politique s’adressant aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants. 

** : Discours anti- État et s’opposant à ses institutions, mais parallèlement, intervention de l’État dans l’économie (protectionnisme économique: hausse des barrières douanières et taxe des produits importés de Chine et de l’UE notamment). C’est l’« America first »

L’“évènement Trump”: rupture dans l’histoire de la démocratie ou suite logique d’une crise?

Les influences de Donald

Trump est donc vu comme une figure nouvelle, révolutionnaire de la vie politique, lui-même clame être un « self-made man ». Mais après quelques recherches, se dessine une influence et un modèle pris sur certaines personnalités américaines comme Andrew Jackson, Steve Bannon, ou encore Jess Ventura. Andrew Jackson fut le septième président des États-Unis (1829-1837), il était alors vu comme un espoir pour une « nouvelle Amérique » et Trump le considère comme le premier président populiste (au sens d’un président se souciant du peuple). Il fit d’ailleurs accrocher un portrait de lui dans son bureau ovale. Jackson était lui aussi vu comme un président « rompant avec ses prédécesseurs ». Alors que Trump refuse d’admettre sa défaite aux élections de 2020, Andrew Jackson en 1829 refusa de saluer le président sortant. 

File:Andrew Jackson portrait in Trump Oval Office.jpg - Wikimedia Commons
Portrait d’Andrew Jackson installé dans le bureau ovale par Donald Trump en 2017

Steeve Bannon est l’ex conseiller à la maison blanche de Trump, il a grandement contribué à son accession au pouvoir. Figure emblématique de l’extrême droite américaine, et caractérisé comme « le parfait méchant d’un film Hollywoodien », Bannon fut renvoyé de la maison blanche en 2017 pour des idéaux trop radicaux et fut arrêté en 2020 pour détournement de fonds. 

Enfin, le comportement et l’attitude de Trump peuvent même être comparés à un catcheur ayant le « mauvais rôle » dans un duel. Grossier, franc et brutal, Jess Ventura est un ancien catcheur et ami de Trump, il se fait lui aussi remarquer au début de sa carrière en participant à des émissions de télévision ou des publicités, et communique en grande partie grâce aux médias populaires. La façon de gouverner de Trump est, on l’a vu, prise comme exemple par certains gouverneurs d’extrême droite, elle fait mouche comme un catcheur sur un ring: Durant sa campagne victorieuse, le candidat Trump assénait: “Quand quelqu’un vous attaque, ripostez. Soyez Brutal, soyez féroce”.

Donald Trump, sur le point de raser le crâne du président de la fédération de catch (WWE), sur un ring, suite à un pari (2007)

Rupture ou continuité?

Pourtant, si l’on peut trouver des influences de l’ancien pensionnaire de la Maison Blanche, la première impression qu’il suscite est celle d’une rupture. Quand le 8 novembre 2016, Donald Trump fut élu 45e président des États-Unis face à Hillary Clinton, le choc fut violent pour toute la planète, suscitant parfois une incompréhension totale. Suite à une présidence comme celle de Barack Obama, la victoire de Trump a surpris tout le monde par son caractère fortement improbable. Pourtant, cette élection est une suite logique et directe de la crise de la démocratie qui sévit depuis plusieurs années dans la première puissance mondiale.

En effet, les valeurs premières de la république fédérale américaine (liberté, égalité et unité) ont rarement été aussi peu respectées. L’élection de Trump s’inscrit donc dans un temps plus long, c’est un symptôme d’un mal qui touche depuis longtemps le système politique américain. Cette dernière peut se constater et s’expliquer par différents facteurs. 

Tout d’abord par une crise des institutions politiques américaines. Depuis de longues années, on observe une bipolarisation de la vie politique américaine : seuls deux principaux partis s’affrontent à savoir les Républicains et les Démocrates. Cependant les Républicains penchent de plus en plus vers l’extrême droite américaine, notamment afin de capter d’autres mouvements contestataires comme le Tea party. La droitisation de ce parti amène davantage d’extrémisme et de discriminations ainsi qu’une expansion des théories du complot. 

Laurence Nardon, docteur en science politique et spécialiste des Etats Unis décrit également un accroissement du rôle de l’argent dans la société américain entraînant la fin de la possibilité d’accomplir le “rêve américain”. Ce rêve consiste à penser que nous pouvons atteindre des sommets par soi-même en partant de presque rien. Plus qu’un rêve, c’est une valeur fondamentale de la démocratie américaine. Or, dans les années 80, l’Etat mena une politique économique ultra-libérale qui entraîna la paupérisation d’une importante partie de la classe moyenne américaine. Le “rêve américain” devint de moins en moins réalisable. Trump a alors tenté de représenter lui-même ce rêve même si son histoire prouve le contraire. Une partie de la population l’a donc naturellement suivi, afin de retrouver cette valeur de moins en moins accessible depuis les années 80. 

Si l’”évènement Trump” s’inscrit donc dans une longue histoire de crise de la démocratie américaine, il faut souligner le fait que l’ancien président n’a eu de cesse de poursuivre et d’alimenter cette crise. Ses atteintes à la démocratie, ses discours discriminatoires, ses sorties sur les minorités, sur les femmes, sur les étrangers n’ont donc pas créé une séparation déjà présente depuis de longues années mais il a agrandi la scission qui fissure la société américaine.

Lors d’une crise, en l’occurrence celle de la démocratie, il est compréhensible qu’un président antisystème soit élu par un peuple qui souhaite une révolution. En effet, Trump a un discours révolutionnaire qui tend à marquer une rupture avec les derniers présidents. Les électeurs en quête de changements et de bouleversements se sont donc tournés vers lui. Pourtant, si Donald Trump a tenu un discours aux accents révolutionnaires, n’a-t-il pas fait la promotion d’une révolution conservatrice ? D’un retour impossible vers un âge d’or dont le déclin fut sa meilleure carte dans le jeu électoral? Par sa politique de fermeture au monde, son protectionnisme économique, par ses valeurs idéologiques, sa conception des femmes, des races, Trump est très profondément conservateur.

Par Esther Bellanca-Penel, Léa Cabrera, Livia Choulet, Léonie Digny et Lily Oeuvrard

Sous la direction de Youri Aguilaniu

« Allez voir en dictature! » (Partie 2) – La Vème République: un gouvernement représentatif en crise?

Le mot du prof:

Cet article constitue la seconde partie d’un sujet abordé en 2020, et visant à éclairer la place de la démocratie dans notre régime politique. Depuis l’année scolaire 2019-2020, l’équipe a été modifiée et s’est enrichie de nouvelles recrues. Désormais, l’observatoire de l’antirépublicanisme compte dix élèves de la cité scolaire Alexandre Lacassagne, étudiant en classes de 3ème, 2nde et 1ère. Les nouvelles élèves de l’équipe ont donc dû s’inscrire dans un projet qu’elles n’ont pas vu naître, et aborder des thèmes encore inconnus, notamment pour celles étudiant en collège. L’écriture collaborative et coopérative de cet article fut donc un travail complexe et extrêmement riche rendu possible par le sérieux et la finesse des élèves.

NB: J’ai écrit les légendes des illustrations en reprenant les analyses et discussions du cours.

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«Dictatoriale ! », «antidémocratique ! » autant d’adjectifs entendus dans la bouche de personnalités politiques et médiatiques pour qualifier le gouvernement, sa politique et de manière générale le régime de la  Vème république. Certains, à l’image d’Etienne Chouard, enseignant d’économie et blogueur, affirment que nous  vivons dans une « anti démocratie», une illusion. Si dans notre dernier article, nous avons vu que notre régime n’était pas une «démocratie» au sens stricte du terme, qu’est-il réellement?  On le nomme : système représentatif. Mais de quoi s’agit-il? Pourquoi est-il tant critiqué par nos contemporains? Jusqu’où remontent ses racines ? Et enfin peut-on parler de crise de la représentation de celui-ci?

Les personnes qui accusent le gouvernement représentatif mettent en lien la Révolution Française, c’est le cas notamment d’Etienne Chouard. Mais il s’agit de dénoncer la République Française et ses valeurs à travers une critique de notre régime républicain actuel. 

Les lointaines origines de la représentation politique

Représentation et gouvernement représentatif…

D’après Etienne Chouard le gouvernement a été “conçu par les riches au XVIIIe siècle pour dominer les pauvres” . Selon lui, le principal moyen de cette domination serait la rédaction de la Constitution. Cette datation ferait coïncider l’apparition de cette domination des riches  avec les révolutions américaine et française, ce qui est un moyen de les critiquer. 

Dessin de Caran d’Ache, 1898. Si la lecture historique de la Révolution française d’E. Chouard n’est pas en soi antisémite, elle s’inscrit dans une longue tradition antirépublicaine et anti dreyfusarde. Ici, le paysan d’après 1789 doit supporter un bourgeois, un franc-maçon et un juif, au lieu d’un simple noble durant l’ancien régime.

Les spécialistes s’inscrivent en faux quant à cette datation. Le principe de représentation est sans doute apparu au moyen âge. Bernard Manin, politologue et philosophe politique de référence sur le sujet, explique que les origines de la représentation sont à rechercher au moyen âge, dans le cadre de L’Église, qui souhaitait faire le lien avec les chrétiens réunis en communauté, ou encore celui des villes avec le roi ou l’empereur. Certains historiens pensent même que la représentation politique est apparue dans l’antiquité. Scipione Maffei affirmait déjà en 1736 que les Romains exerçaient la représentation en se basant sur les récits de Tacite dans Germania.

Quant au gouvernement représentatif, ce régime politique basé sur la représentation, son origine fait encore débat chez les historiens. Toutefois on peut peut-être avancer une naissance lors de la «glorieuse révolution» en 1689 quand le parlement anglais imposa ses droits au nouveau roi, Guillaume III d’Orange, après la destitution de Jacques II, qui s’y était opposé. 

Bernard Manin
Directeur d’études à l’EHESS et professeur à la New York University.

… un vieux débat

Ainsi, la question de la représentativité, comme capacité d’un Etat à représenter son peuple, n’est pas nouvelle… et les débats qu’elle suscite non-plus ! Aux XVIIIème et XIXème siècles, des philosophes politiques pensent la démocratie et opposent leur vision du système. 

Jean-Jacques Rousseau (1753) Benjamin Constant (1847)

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est un écrivain, philosophe et penseur de la démocratie pris comme référence. En 1762, il publie Du Contrat Social, dans lequel il énonce son idéal républicain, et une critique du système représentatif dans le Livre III. Il se montre favorable à la séparation des pouvoirs, puisqu’il qualifie de « dangereux » le fait que celui qui fasse la loi l’exécute.
D’après lui, il n’existe pas de « démocratie par excellence ».  S’il affirme en effet que « s’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes », il considère néanmoins la démocratie directe athénienne comme étant la démocratie témoin, la seule qui ait pu garantir ce qui s’approche le plus de l’idéal démocratique.
Toutefois pour lui, la logique veut que le plus petit nombre gouverne car il est plus simple de s’accorder avec peu de personnes que lorsque l’assemblée est large : de tous temps les plus petites institutions et groupes viennent à dominer la majorité. Sur ce point, il remet en cause le système athénien de démocratie et la supériorité de la majorité des citoyens. De plus, toujours en s’appuyant sur le modèle antique, il rejoint Aristote qui affirme qu’un système de démocratie directe comme celui d’Athènes ne peut subsister que dans un État peu étendu. 

Il n’est pas le seul philosophe des Lumières, à l’image de Diderot, à concéder qu’une démocratie comme celle qui était pratiquée à Athènes n’est pas transposable dans les sociétés actuelles. Ces penseurs des Lumières sont alors confrontés à un problème qui se pose dans des termes nouveaux : comment concilier un système démocratique (direct)  et un Etat moderne ? 

Une génération plus tard, Benjamin Constant (1767-1830), figure du libéralisme du XIXe siècle, se prononce sur le sujet dans un discours resté célèbre. Le mouvement dont il est l’un des précurseurs consiste à favoriser les libertés et à encadrer l’intervention de l’État dans la gestion de celles-ci en le limitant à ses fonctions régaliennes (gestion de la police, de la monnaie et la diplomatie). Ainsi, Constant oppose les libertés des Anciens (les Athéniens), et celles des Modernes. Chez les Anciens, la liberté consistait en l’exercice de la politique, contrairement aux Modernes qui privilégient les loisirs et les libertés individuelles. La sphère privée est plus importante chez les Modernes que chez les Anciens, pour qui le bien commun primait sur le bonheur individuel. L’auteur admet cependant un risque à trop se focaliser sur les libertés individuelles : oublier la politique, et laisser une minorité décider pour soi. Ainsi, il dénonce la représentation politique, qui peut mener au despotisme dans les cas extrêmes, lorsque les représentants ne sont pas surveillés. 

Cette critique de l’individualisme politique a été reprise par Alexis de Tocqueville (1805-1859), qui a notamment analysé la démocratie aux Etats-Unis dans son livre De la Démocratie en Amérique (1835). La représentation politique incite les citoyens à ne plus se préoccuper de la politique, à vaquer à leurs loisirs tandis qu’un groupe de personnes, censé représenter le peuple, évolue et dirige leur nation sans surveillance. Le risque est la montée au pouvoir de personnes mal intentionnées. D’ailleurs, la représentation, qui a été prévue pour garantir les libertés individuelles, peut avoir l’effet inverse. En effet, en partant à la recherche du bonheur individuel, l’Homme s’est finalement retrouvé entravé dans un système qui le maternise, le protège, mais aussi l’oppresse. L’Homme ayant soif de liberté, il place son pouvoir entre les mains d’autres hommes et femmes qui les encadrent, les guident et finalement les privent de certains droits: nous sommes face à un paradoxe immense. Si Tocqueville se montre séduit par le système américain, il en exprime les failles et les limites : le peuple est dépendant de ses représentants, et en quête d’indépendance, il élit lui-même les chaînes qui restreignent ses libertés.  

Le mode de gouvernement représentatif présente donc des avantages, puisqu’il permet de garantir les libertés individuelles, mais il reste vivement critiqué. Les libertés sont illusoires dans un monde où la démocratie est sans cesse menacée par des « nouveaux despotes ». L’éternel balancier entre la minorité (les élites), qui gouverne plus facilement, et la majorité, souvent écrasante ( le peuple) est par nature déséquilibré. Aujourd’hui comme au XVIIIème siècle, cet ascendant des élites minoritaires sur le peuple majoritaire risque de mettre en péril la démocratie. Le système représentatif permet-il de se protéger contre ce risque? La question se pose désormais dans des termes différents, avec la notion de ”démocratie augmentée” via les médias et les réseaux sociaux, mais la finalité, concernant la mise en danger de la démocratie, reste sensiblement la même. Quoiqu’il en soit, les débats autour de la démocratie et ses formes existent depuis plusieurs siècles, mais ne trouveront jamais de réponse universelle. 

Qu’est-ce qu’un gouvernement représentatif? 

Définition

La République française est depuis sa naissance lors de la Révolution un régime représentatif et non démocratique. Comme l’affirmait l’abbé Emmanuel-Joseph Siéyes dans un fameux discours le 7 septembre 1789 :  “Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants”.

Comment définir alors notre régime? Bernard Manin, référence sur le sujet en retient quatre caractéristiques :

  • Le caractère récurrent des élections en fait partie. 
  • L’indépendance des élus par rapport à leurs électeurs. 
  • La liberté d’opinion des électeurs. 
  • Les décisions publiques sont soumises à la discussion, au débat. Il faut noter cependant que ce débat n’est pas un procédé de gouvernement mais plutôt une façon d’examiner, de tester une décision. En d’autres termes, un projet de loi peut être débattu, y compris par la rue (manifestations, pétitions, mouvements sociaux, etc.), mais les dirigeants n’en tiennent pas forcément compte dans leur décision finale. Nous y reviendrons. Le débat public est donc plus une méthode pour mettre à l’épreuve les décisions publiques, qu’un moyen de prendre une décision.

Nadia Urbinati, théoricienne politique italienne, ajoute deux critères à cette définition:

  • L’importance des partis politiques comme structures permettant de faire l’intermédiaire entre les citoyens et les institutions de gouvernement,
  • la nécessaire représentativité, c’est-à-dire la capacité du régime à représenter l’opinion des électeurs, y compris entre les élections, afin d’éviter trop de déconnection entre dirigeants et électeurs. Cela peut passer par les partis politiques, mais aussi par les pétitions, les associations, les pétitions, etc.

Démocratie directe vs démocratie représentative

Contrairement à l’avis d’Etienne Chouard, Bernard Manin ne voit pas d’incohérence dans une démocratie représentative. Il parle de gouvernement “mixte”, c’est-à-dire que les éléments démocratiques ne forment qu’une partie des caractéristiques du régime. D’autres éléments non démocratiques ont d’autres logiques. Il s’agit d’un  gouvernement beaucoup plus complexe que la démocratie directe qui, à l’opposé, exerce un régime simple, non mixte et impliquant une pluralité d’éléments. Le gouvernement représentatif possède l’avantage d’être plus stable que la démocratie directe car son nombre inférieur de dirigeants permet des décisions mieux réfléchies et plus durables.     

Ce qu’il y a de sûr c’est que la démocratie représentative polarise les débats. Si l’on penche notre oreille d’une extrémité à l’autre, on a presque l’impression d’entendre parler de deux systèmes radicalement opposés qui encadrent une multitude d’autres opinions. Mais alors, que représente ce nuancier de couleur ? Penchons-nous sur deux opinions contraires. 

La première remonte à Thomas Paine (1737-1809), penseur anglais, grand partisan de la République et des droits de l’Homme. Il a suivi avec enthousiasme la révolution française et affirme que la démocratie représentative surpasse son aînée. En effet, il explique que  dans un gouvernement représentatif, le Parlement est directement connecté au peuple. De plus, les débats y sont moins houleux et directs que dans la Grèce antique. Cela assure une stabilité démocratique. 

Cette opinion est à l’opposée de la critique d’Étienne Chouard suivie par une partie du mouvement “gilets jaunes”. Le système représentatif y est décrit comme anti démocratique et la critique est âpre : “C’est une ploutocratie, le pouvoir des riches”. Selon E. Chouard, nous sommes représentés par une élite et le pouvoir ne pourrait jamais atterrir entre les mains d’une personne lambda. Le choix de nos représentants serait donc restreint : nous ne pourrions choisir qu’entre une poignée d’élites. 

Etienne Chouard, enseignant, blogueur

Toutefois, la pertinence de cette analyse peut être remise en cause. En effet, depuis que le monde est monde et que des gouvernements politiques se sont mis en place, le pouvoir est toujours revenu aux riches: la monarchie absolue avec sa société d’ordre, l’empire romain et ses patriciens ou encore les pharaons dans l’Egypte antique. Quels gouvernements échappent à un système dirigé par les plus riches ? 

Un système en crise?

Un système élitiste?

Pourquoi alors les détenteurs du pouvoir se ressemblent-ils ? En effet le stéréotype de l’élite politique est blanc, vieux, de classe sociale élevée et qui par conséquent a fait des études. Quels procédés utilisons-nous pour élire nos dirigeants ? Sont-ils élus grâce à leurs compétences ? 

Dans aucun des deux systèmes (démocratie directe ou représentative), les élus ne sont sélectionnés sur leurs compétences.

Parmi les détenteurs des trois pouvoirs politiques (législatif, exécutif et judiciaire), seuls les juges (justice) sont issus d’une sélection par concours, c’est-à-dire par un système sélectionnant sur les compétences. Nos représentants sont élus et choisis par rapport à l’image qu’ils renvoient et non par leurs qualités réelles. Nous votons pour une personne en fonction de son charisme, son physique, ses idées, son parti, son nom, sa capacité à renvoyer une image positive, dans laquelle on se reconnaît. Tous ces critères de sélection n’impliquent pas la capacité à diriger du candidat. Le jugement des électeurs ne garantit en rien la capacité (ou l’incapacité) du candidat à diriger. En exemple, lorsque Winston Churchill fut désigné au poste de 1er ministre britannique durant la seconde guerre mondiale, son parti ne le considérait alors pas apte à la tâche, il revenait même de dix ans de creux dans sa carrière. Son habileté à gérer le pays durant le conflit en fit néanmoins une grande figure du XXème siècle. La démocratie représentative est donc basée sur le vote et sélectionne les dirigeants sur leur capacité à susciter l’adhésion. La démocratie directe, elle, fonctionne par tirage au sort, c’est-à-dire par le hasard. Il faut donc noter que dans aucun des deux systèmes, les élus ne sont sélectionnés sur leurs compétences.

Mais pour en arriver là, les candidats ont en règle générale étudié dans des écoles prestigieuses. Cela dit, on observe une surreprésentation des classes sociales favorisées dans les étudiants de ces écoles, ce qui est à mettre en relation avec le capital social et le capital culturel.

Le capital social est défini par les réseaux dans lesquels nous pouvons être intégrés, ce qui peut amener des avantages, une meilleure compréhension d’un certain milieu, etc. Il s’associe souvent à un capital économique. Le capital culturel, analysé par les sociologues Pierre Bourdieu et Jean Claude Passeron, est une notion qui désigne l’ensemble des « bien culturels » transmis dans une famille. Ainsi, un enfant d’enseignant sera plus familiarisé avec des sujets culturels, scientifiques et politiques qu’un enfant issu d’une famille où les échanges sont limités sur ces sujets et ont une portée culturelle faible.

Un enfant issu d’un milieu cultivé aura donc statistiquement plus de chance de réussir dans ses études qu’un enfant issu d’un milieu ou l’accès à l’information et la culture est plus compliqué. Cette notion a été critiquée car il y a évidemment des contre-exemples, mais c’est indéniable statistiquement.

Le capital culturel de Pierre Bourdieu (dessin de F. Duriez)

La crise de la représentation?

« La France est le pays européen dans lequel les citoyens ont le moins confiance en leurs représentants politiques »

Une phrase lourde de sens, prononcée par Martial Foucault, agrégé de Sciences Politiques et chercheur au CEVIPOF (Centre d’études de la vie politique française), dans un contexte de défiance permanente du peuple français envers le gouvernement, et les représentants politiques en règle générale. En effet, de nos jours, dans la cour du lycée ou lors d’un repas de famille, on entend des propos qui attestent d’un réel sentiment de déconnexion entre le peuple et ses représentants.

Selon l’étude académique annuelle du CEVIPOF nommée « Baromètre de la confiance publique » sur la population française, 70% des personnes interrogées disent ne pas avoir confiance en le gouvernement, et 60% ne croient plus en la démocratie telle qu’elle est présentée aujourd’hui.  Les dirigeants sont taxés de menteurs ou encore d’incompétents.

Cette défiance est-elle liée aux hommes, ou au gouvernement représentatif en tant que tel? En effet, les caractéristiques décrites plus haut par B. Manin posent problème : une fois au pouvoir, le président de la République n’est en aucun cas obligé de tenir ses promesses durant tout son mandat (indépendance des élus). Cependant, il doit faire en sorte d’être réélu aux prochaines élections, c’est pourquoi à la fin de son mandat, il honore ses promesses  annoncées aux élections précédentes pour gagner la confiance des électeurs (récurrence des élections). Ces comportements électoralistes sont mal vus par nos concitoyens. De même, le gouvernement travaille seul. Il écoute les propositions des français mais n’en tient pas forcément compte (décisions publiques soumises à discussion). Le peuple n’a aucune garantie d’être entendu ou de parvenir à d’éventuels changements. Par exemple, lors du Grand Débat National, Emmanuel Macron a réuni les français pour  écouter leurs revendications et leur répondre. Mais est-ce réellement pris en compte? En effet, on ne constate aucun changement dans notre système gouvernemental suite à cette intervention.

Il faut noter qu’en France, nous sommes face à une vague de jeunes électeurs, à l’aube de leur citoyenneté, qui montrent un désintérêt pour les questions politiques. C’est d’ailleurs l’un des dangers relevés par Tocqueville et Constant, que nous avons évoqué plus haut ;  le risque de la représentation est d’oublier la politique et de laisser d’autres personnes, avec leurs intentions, bonnes ou mauvaises, décider pour nous.
Alors, pourquoi cette jeune génération âgée de vingt à trente ans, prend-elle une distance avec la politique ? Ce manque d’intérêt est d’abord dû au manque de représentation : ces électeurs ne trouvent pas de candidat qui respecte suffisamment leurs convictions. Ce sentiment est hélas inévitable et il peut difficilement être soulagé puisqu’il n’existe qu’une poignée de candidats pour soixante-six millions de français ! 

Surtout, les Français demandent à être représentés davantage. Ils réclament plus de diversité au sein du parlement ou même du gouvernement : plus de femmes, de jeunes, de personnes de couleur, issues de milieux sociaux différents, …). Pour Bernard Manin, cette revendication de représentativité nuance l’idée de crise de la représentation, c’est même la preuve qu’elle est encore attractive.

Certains électeurs (plus âgés) disent regretter les mandats de Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand ou Jacques Chirac, et leurs lots de réformes. Ces présidents paraissaient sans doute plus proches de leur peuple, ou du moins à leur écoute. Le gouvernement actuel est donc jugé trop détaché par cette frange de la population nostalgique. Cela tient au style de gouvernement du mandat Macron, qui s’incarne dans les discours présidentiels dont le niveau de langue est souvent raillé pour être trop soutenu.


Enfin, d’autres citoyens adoptent une attitude fataliste en abandonnant l’idée que la société et le système peuvent évoluer. Le changement est alors une revendication vaine. En effet, beaucoup de jeunes électeurs ne se sentent pas concernés : ils se figurent un mur infranchissable et hermétique entre eux et le gouvernement, comme deux mondes qui ne peuvent se côtoyer.  Ils ne réclament donc plus d’être représentés; peut-être que la crise est là.

Sondage Ipsos, élections législative (2017)

Finalement, les revendications pour voir évoluer le système, menées dernièrement par les Gilets Jaunes, expriment surtout une volonté de plus de représentativité. Le peuple ne se retrouve pas, et n’a pas confiance en les représentants actuels. Pour autant, si les dénonciations sont nombreuses, les propositions de solutions concrètes pour réformer le système sont rares. 

Le rôle fondamental des médias

Si le lien entre le peuple et les élus semble parfois brisé, c’est aux médias qu’il incombe de le rétablir. Nous ne connaissons pas nos dirigeants personnellement. Nous avons seulement des informations que la presse nous renvoie. Elle joue un rôle fondamental dans la vie politique du pays. Mais ces informations sont-elles fiables? Qui sont les détenteurs de ces médias? 

Beaucoup accusent les médias de faire de la propagande d’État. En effet, plusieurs journaux et chaînes d’infos sont détenus par une seule et même personne, on peut donc se poser la question de l’indépendance de ces médias. La question de la pluralité des médias est également soulevée: si une seule personne détient de nombreux médias, leurs contenus sont-ils réellement différents ? 

Mème trouvé sur twitter (2018), dénonçant le complot médiatique et son emprise sur le pouvoir politique. La main du marionnettiste est issue d’une iconographie propre à la théorie du « complot illuminati ».

Ce débat peut rapidement tourner au complotisme lorsqu’il est mené sans discernement: les médias se rallient-ils pour nous faire adopter une seule et même idée? Les nombreuses et diverses critiques de la politique gouvernementale tendent malgré tout à nous rassurer quant à la pluralité de l’information. Cependant, ces questions sont très légitimes : les médias étant la seule chose qui nous relie directement aux hommes et femmes politiques en France, il faudrait pouvoir être rassuré de la véracité de ces informations et de la fiabilité de ceux qui les écrivent. C’est pour cela que l’opinion publique réclame plus d’indépendance et de pluralité au sein des médias français, conditions sine qua non pour une réelle démocratie représentative. 

Par Esther Bellanca-Penel, Lisa Bergaentzle, Clara Berthuit, Léa Cabrera, Livia Choulet, Albane Lazert, Lily Oeuvrard, Serena Silvestre, Meltem Ulker et Sila Ulker

Sous la direction de Youri Aguilaniu

« Allez voir en dictature ! » (Partie 1) – La Ve république : une démocratie, vraiment ?

Partie 1 : Qu’est-ce que la démocratie directe ?

Le mot du prof :

Cet article a pour but d’éclairer par l’Histoire la définition de démocratie directe. Étant parfaitement conscients que l’exemple athénien ne parle que pour lui-même, que chaque expérience démocratique doit être étudiée dans son contexte historique, avec son rythme, les attentes de ses citoyens, son champ des possibles propres, nous savons qu’il serait malhonnête de prétendre comprendre la « démocratie directe » par le seul exemple athénien. Toutefois, il nous a semblé bon de nous pencher sur ce cas si emblématique, remis au goût du jour par des renouvellement historiographiques importants ces dix dernières années. Surtout, le cas athénien nous a paru à même d’éclairer les idées de nos concitoyens.

L’agora d’Athènes et ses environs – Source: V. Azoulay, Citoyenneté et démocratie au Ve siècle av JC, Documentation photographique (juin 2016)

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« Aujourd’hui s’est installée dans notre société, et de manière séditieuse par des discours politiques et extraordinairement coupables, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’il y ait une forme de dictature qui s’est installée… Mais allez en dictature ! La dictature, elle justifie la haine, elle justifie la violence pour en sortir. Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! ». 

Cette virulente sortie du président Macron à l’encontre des déclarations critiquant sa manière de gouverner (24 janvier 2020) nous a semblé très signifiante : elle révèle les interrogations d’une partie croissante de la société française sur notre régime politique.

« Dictature », « régime autoritaire », « régime autocratique », « régime totalitaire » voire « fasciste », la récurrence de ces propos dans la sphère publique mais aussi sur la scène politique nous incite à remettre dans la lumière de l’Histoire ces notions, et à nous interroger sur ce qu’est une démocratie, afin de se faire une idée éclairée sur l’évolution de notre régime. Dans ce premier article sur le thème, nous tenterons d’offrir une clarification de ces notions afin de se pencher par l’Histoire sur la fameuse « démocratie directe ». Nous verrons dans un article qui suivra la place de la démocratie dans notre régime.

Si une synthèse complète sur le sujet nous parait impossible étant donnée sa densité, il semble important d’apporter une lumière historique sur certains points qui peuvent éclairer le débat.

Des notions mal connues ou globalement mal employées

Notre premier réflexe consiste à clarifier ces notions afin de savoir de quoi on parle.

La « dictature » est un régime politique où tous les pouvoirs sont concentrés chez un dirigeant unique ou un parti unique. Le mot est donc inadéquat pour un régime basé sur des élections entre différents partis, et où les trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) sont séparés. 

Le « régime autocratique » est une forme de gouvernement où le dirigeant est souverain de son peuple ; il possède toute l’autorité. Là encore, l’expression est impropre pour qualifier un régime où les pouvoirs sont séparés. 

Le « régime totalitaire », point ultime de l’autocratie, est un régime qui se caractérise d’une part par un contrôle de la vie politique avec un parti unique et une police politique au service du parti, d’autre part, par le contrôle de l’économie (planification), et enfin, qui encadre la société et contrôle les esprits grâce à la propagande, la censure et le culte de la personnalité. La liberté de critique politique (cf. notre précédent article) suffit à écarter ce type de régime.

Le terme de « fascisme » fait référence à un contexte historique bien particulier : l’Europe des années 1920-1930. Il s’agit d’un système politique qui se rapproche du totalitarisme. Il est établi pour la première fois en 1922 par Benito Mussolini en Italie. C’est un système nationaliste (exaltation de la nation), populiste (démagogie dirigée vers le peuple) et autoritaire. 

Enfin, on peut également entendre le terme de « Monarchie présidentielle ». La notion est apparue dans les années 1970, crée (ou du moins popularisée) par Maurice Duverger, un politologue français. Il est le premier à mettre en avant le concept de « monarchie présidentielle » (ou « monarchie républicaine »). Il s’agit d’un oxymore : « Monarchie » et « présidentielle » (ou « républicaines ») sont deux notions contraires ; nous pouvons même dire qu’elles s’opposent totalement. Cette expression donc de « monarchie présidentielle » est un paradoxe péjoratif qui vise à nuancer le caractère républicain du régime « qui donne des rois » grâce à l’élection du président de la République au suffrage universel à partir de 1962. Un « monarque républicain » est donc un président de la République qui exerce un pouvoir de nature monarchique.

Cette lecture de notre régime politique a marqué les esprits, elle a le mérite de pouvoir à la fois viser le pouvoir présidentiel fort prévue dans la constitution, ainsi qu’une certaine forme de pratique du pouvoir, perçue comme « au-dessus » du reste du monde politique.

Un usage raisonné et averti de ces termes est fondamental pour éviter des approximations coupables lorsque l’on tente de faire vivre notre régime politique. De plus, toute critique mal formulée s’en trouve légitimement discréditée, ce qui est catastrophique pour le débat démocratique.

Reste que la critique de notre régime est réelle, et tout à fait audible : sommes-nous encore dans une démocratie, principe essentiel de notre république ? Ne faudrait-il pas opter pour une démocratie plus directe ? Le mot est lâché…

La démocratie directe. Un exemple athénien lointain mais riche d’enseignements

Nous nous sommes penchés sur ce qu’est la démocratie, ce qu’elle était vraiment, revenir sur ses racines, celle d’une démocratie des plus directes qui soit.  Cette démocratie a vu le jour au Vème siècle av. J-C à Athènes. Il semble essentiel de s’interroger sur la nature de ce mot si connu des européens : « démos» désigne le « peuple », et « kratos» désigne le « pouvoir » donc « Le pouvoir au peuple ».

L’organisation du système institutionnel est bien connue, et représentée par un schéma très clair dans tous les manuels d’Histoire de 6èmeet de 2nde. La démocratie athénienne se caractérise donc par un cadre institutionnel assurant la participation du plus grand nombre aux affaires communes. L’ assemblée (ecclésia) se réunissaient sur la colline de la Pnyx. Il s’agit de l’institution phare de la démocratie athénienne puisque que c’est là où étaient votées les lois. Pour préparer ces lois et organiser les débats, 500 citoyens athéniens étaient tirés aux sort chaque année, ils composaient la Boulé. Enfin, le pouvoir  judiciaire était confié à l’Héliée, un tribunal composé de 6000 Héliastes, titrés au sort, pour trancher les affaires, qui sont extrêmement nombreuses.

Tous les citoyens pouvaient donc participer aux votes, d’où la qualification de démocratie directe : pas de représentants, juste des citoyens. Pour permettre aux plus pauvres de participer au pouvoir, une compensation financière journalière était accordée : le misthos, institué par Périclès. L’ecclésia était réunie 40 fois par an, l’ordre du jour étant affiché sur l’agora, le cœur de la vie politique. N’importe qui pouvait prendre la parole, c’est l’égalité de droit : l’isonomie instituée par Clisthène en 508-507 av. JC. Chaque session était précédée d’un sacrifice (vie religieuse et vie politique étaient intiment liées à Athènes). Les votes s’effectuaient à main levée, sous le contrôle des Prytanes. Voilà pour le tableau.

Mais comment est née la démocratie ? Rappelons qu’avant le Vème siècle, Athènes était dirigé par des familles nobles (système oligarchique) ou encore par un homme (tyrannie) notamment lorsque le pouvoir était dans les mains de Pisistrate (561-527 av. JC). Schématiquement, le passage progressif de l’aristocratie à la démocratie se fit par l’importance grandissante des hoplites (les soldats) dans les victoires militaires athéniennes. En effet, les hoplites n’avaient alors pas de citoyenneté juridique. De ce fait, leurs revendications furent de plus en plus évidentes : chaque homme qui est soldat doit avoir accès au pouvoir juridique. Les mêmes droits pour tous ceux-là ! 

Aristote écrit dans sa Politique que la démocratie désigne une certaine distribution du pouvoir, marquée par le règne de la loi majoritaire. Cependant, derrière ce tableau institutionnel qui a l’air bien statique, se cache une autre réalité plus agitée, plus humaine : 

Lors des assemblées, les insultes fusaient, des violents conflits éclataient entre les magistrats. Il fallait un grand courage pour prendre la parole, et il était difficile (voire quasiment impossible) de s’y faire entendre. Ainsi, les cris lancés à Cléon, l’un des principaux hommes politiques d’Athènes, relatés au théâtre:

« Espèce de canailles, de fripouille gueularde, tout le pays est plein de ton audace, toute l’Assemblée, la finance, la greffe et les tribunaux, espèce de farfouilleur d’immondices qui a mis sens dessus dessous la ville entière »

Aristophane, Les cavaliers, représentée en 425 av. JC

Reconstitution de la Pnyx. 1er état (460-404 av. JC) et 2ème état (IVe siècle av. JC) – Source: ascsa.net

Au sein de l’Héliée, certaines personnes auraient développés la « maladie du patron » : la «Judicardite » pour : 

« C’est ça qui le démange : juger ! Il faut toujours qu’il siège sur le premier banc des juges, sinon il braille !»

Aristophane (Les Guêpes, vers 86-110)

Il compare également ces citoyens à des abeilles ou encore à des bourdons, faisant ainsi référence à la cire qu’il convenait de gratter pour condamner un prévenu. Plus l’héliaste désirait une lourde peine, plus il devait gratter la cire d’une sorte de tuyau prévu à cet effet. Aristophane décrit alors non sans malice des citoyens ayant beaucoup de cire sous les ongles, puisqu’il passait leurs temps à condamner d’autres citoyens. 

« Il est si hargneux qu’il raie ses tablettes de bout en bout pour mettre la peine maximum à tout le monde ; et quand il rentre, on dirait une abeille ou un bourdon : il a plein de cire sous les ongles ! »

Ces agitations, ces défaillances rendent le système athénien plus intelligible et plus proche de nos sociétés contemporaines. Il commence également à rendre difficile son idéalisation. Mais l’Histoire de la cité des Athéniens nous pousse de plus en plus à relativiser cette proximité avec le présent, puisqu’elle nous montre une réalité difficilement transposable dans le temps.

Une difficile transposition dans le présent

Tout d’abord, la cité athénienne s’étendait sur un petit espace (seulement 2 500m2), et seulement 45 000 hommes (soit 15% de la population) étaient citoyens, puisque rappelons le, seuls les hommes majeurs nés de parents citoyens athéniens étaient citoyens. La citoyenneté politique excluait les femmes, les esclaves et les métèques. Les libertés athéniennes sont difficilement comparables avec celle prônées par les Droits de l’Homme modernes.

La notion complexe de politeia, difficilement traduisible en français, reflète deux réalités. D’une part, elle prend une valeur individuelle : elle relate les droits et devoirs d’un citoyen athénien, aussi bien dans les institutions politiques que dans les rituels communautaires (les pratiques religieuses). D’autre part, la notion de politeia prend une dimension plus globale, commune : elle exprime le régime politique de la communauté. Dans les deux cas, cette notion touche aussi bien l’aspect juridique et politique que l’aspect communautaire et religieux.

La notion complexe de politeia, difficilement traduisible en français, reflète deux réalités. D’une part, elle prend une valeur individuelle (…) D’autre part, (…) une dimension plus globale, commune…

Aristote, philosophe grec de l’Antiquité, a tenté de fixer une définition claire du terme de politeia. Il définit ainsi le citoyen :  « Quiconque a la possibilité de participer au pouvoir délibératif [les héliastes] et judiciaire, nous disons dès lors qu’il est citoyen (politès) de cette cité ». Il ajoute : « nous appelons cité (polis) la collectivité des individus de ce genre en nombre suffisant pour vivre, en un mot, en autarcie ». Cette définition est cependant perçue comme trop simpliste et ne reflétant pas l’ensemble de la notion. De plus, les femmes n’étaient certes pas citoyennes sur le plan politique (elles étaient même qualifiées d’« anti-citoyennes »), mais elle l’étaient sur le plan religieux. Or, dans la définition que donne Aristote, la citoyenneté s’arrête au simple fait de participer aux institutions politiques.

les femmes n’étaient certes pas citoyennes sur le plan politique (…), mais elle l’étaient sur le plan religieux

Aristote était difficilement controversable : il était et reste un grand philosophe dont les idées ont longtemps été « sacrées ». Mais de nos jours, nous pouvons nuancer ses propos et établir quelques corrections à cette définition très arrêtée de la citoyenneté. Selon le régime politique du pays, la notion de citoyenneté (qui engendre droits et devoirs) varie : en démocratie, le citoyen n’a pas les mêmes droits et devoirs que dans une oligarchie ou une tyrannie. Ce point est vrai pour Athènes comme pour notre monde moderne. D’ailleurs, Aristote le reconnaît lui-même : sa définition s’adapte difficilement à d’autres régimes que la démocratie.

Finalement, si l’on élargit la définition de « citoyen », nous englobons à la fois le pan politique, administratif et judiciaire, mais aussi la participation aux rituels sacrés et à la vie communautaire.

Ainsi, hommes, femmes, métèques et esclaves trouvent leur place dans cette définition qui s’en trouve par la même difficilement transposable à notre époque. En effet la multitude des dimensions de la politeia et l’aspect éminemment collectif de celle-ci ne sont pas compréhensibles à notre époque. Et encore, il faut savoir de quel collectif nous parlons…

la multitude des dimensions de la politeia et l’aspect éminemment collectif de celle-ci ne sont pas compréhensibles à notre époque

Mais si, comme le souligne Vincent Azoulay, le demos (peuple) ne devait pas seulement s’entendre au sens politique du terme, mais tout autant de façon sociologique comme le groupe des citoyens pauvres (le « petit peuple ») exerçant son pouvoir sur l’élite ? Alors la démocratie prend une toute autre couleur…

La démocratie comme contrôle sur les élites athéniennes

La démocratie peut donc, dans l’acceptation sociale du terme, s’entendre comme une hégémonie du démos.

Les « élites athéniennes », expression désignant les personnes qui possédaient une certaine influence dans le cadre politique d’Athènes, étaient soumises durant leur mandat à une pression très forte venant du peuple.

En effet, les citoyens athéniens avaient la possibilité d’arrêter abruptement le mandat de leurs magistrats. A chaque fin de mois, les Athéniens votaient à main levée pour confirmer la poursuite des mandats, les magistrats ou stratèges (chefs des armées) pouvaient donc, en cas de vote négatif être recalés et perdre leur rôle politique ne serait-ce qu’un temps. C’est ce qui arriva à Périclès lui-même en 430-429 avant J.-C.

Il y avait également une autre procédure qui planait au-dessus de leur tête, l’eisangélie : la poursuite pour haute trahison. La « haute trahison » n’avait pas le même sens pour les Athéniens que pour nous aujourd’hui. Un soupçon ou simplement la perte d’une bataille suffisait pour qu’un tel jugement ait lieu. Après la bataille des Arginuses ( 406 avant J.-C. ), les généraux furent jugés et exécutés pour ne pas avoir pu retrouver les corps des marins athéniens dans l’eau, et ce alors qu’ils avaient remporté la bataille.

Pour finir dans les procédures juridiques, il y avait également la procédure de l’ostracisme. L’ostracisme consistait à exiler une personne considérée comme trop influente ou puissante d’Athènes pour une durée de dix ans, afin d’éviter un retour à la tyrannie.

les élites vivaient sous la pression du peuple et devaient, pour garder leur place, se conformer aux attentes dudit peuple

Ainsi, les élites vivaient sous la pression du peuple et devaient, pour garder leur place, se conformer aux attentes dudit peuple. Les Athéniens faisaient pression également par la diffusion de rumeurs. Véritable « déesse aux cent bouches » qu’ils vénéraient à cette époque, elle constituait un moyen selon Eschine de « connaître partout sans mentir tous les faits et gestes des hommes ». Au théâtre, où les acteurs et poètes s’en prenaient publiquement aux plus engagés de la vie politique, ils étaient parfois ridiculisés et critiqués sans tact. Le peuple s’en prenait à eux en les jugeant dans leur globalité, au sujet de leurs actions publiques ou de leur comportement dans un secteur bien plus privé.

Partant principalement du théâtre, les rumeurs se diffusaient souvent dans les lieux moins formels, les échoppes, dans les rues ou au sein de réunions privées (comme dans des associations ). Bien que certaines soient totalement infondées, que la véracité reste parfois à revoir, les rumeurs du peuple avaient une influence toute particulière sur l’élite d’Athènes qui devait se plier et se contorsionner pour convenir aux exigences du peuple. Dans sa biographie de Péricles, Vincent Azoulay décrit comment le stratège renonçait à des profits économiques en vendant d’un coup la production agricole de son domaine afin de ne pas être accusé de profiter des pénuries. Également, il renonçait à se rendre aux mariages de riches citoyens qui l’avaient invité, pour ne pas être soupçonné de connivence avec les riches. Plus généralement et même à la tribune de l’ecclésia, où le peuple se comportait de manière imprévisible, les orateurs devaient se débrouiller avec les réactions parfois brutales du peuple, qui ne se gênait pas pour manifester leur accord ou leur désaccord par le biais d’applaudissements ou de protestations.

Pour résumer, l’élite d’Athènes avait au-dessus de sa tête une épée de Damoclès, en la personne du peuple. La pression était telle que les dirigeants se devaient de rentrer dans le moule édicté par le démos, sans quoi ils étaient chassés de leur piédestal. On peut donc parler clairement d’une domination hégémonique du peuple sur ses élites.

Une démocratie plus vertueuse ?

Sans se rendre coupable d’anachronisme, il nous semble intéressant de nous poser la question de notre appréhension de la démocratie du point de vue moral. Comme la conception de ce qui est bien ou mal dépend évidemment du contexte historique dans lequel nous vivons, nous sommes en droit de nous demander si l’exemple athénien de démocratie directe nous parait plus vertueux que notre régime politique. La participation directe des citoyens au pouvoir est séduisante, même si encore une fois, cette participation était à la fois collective et individuelle, politique et religieuse, partiellement ouverte aux femmes qui restaient exclues du pouvoir politique par les institutions. Le fonctionnement concret du système institutionnel requiert d’entrer encore un peu plus en profondeur dans l’histoire de la cité.

A la suite des guerres médiques, Athènes décida de créer une alliance, la Ligue de Délos, avec différentes cités grecques. Ces dernières devaient payer les Athéniens en échange de leur protection contre un éventuel retour des Perses. Le trésor commun était gardé sur l’île de Délos ; cela explique donc le nom de l’alliance. Ces retombées financières aidèrent dans un premier temps à la protéger. Les athéniens armèrent d’avantage les trières (leurs navires de guerre), payèrent 200 personnes par navire et quelque 20 000 hommes chargés de l’administration de l’alliance.

            Pourtant, bien vite, cet argent servit des intérêts beaucoup plus liés à la vie intra-muros d’Athènes : construction de monuments dans la cité et notamment le célèbre Parthénon. Mais c’est surtout la démocratie qui bénéficia le plus de ce trésor. En effet, à la fin des années 450, des indemnités de participation civique (les misthoi) furent créées afin de garantir aux plus pauvres un accès au pouvoir. Les citoyens en charge de leur rôle politique pouvaient continuer à vivre sans leur travail avec ce salaire. 

cet outil hautement démocratique que fut le misthos fut permis et financé par l’impérialisme athénien.

Ainsi, la démocratie athénienne prit de l’ampleur et devint plus concrète. Elle a laissé au placard la théorie pour définitivement instaurer sa mise en pratique. Reste que cet outil hautement démocratique que fut le misthos fut permis et financé par l’impérialisme athénien.

L’empire athénien au IVe siècle – Source: V. Azoulay, Documentation photographique (Juin 2016)

            De plus, les Athéniens les plus pauvres réussirent à gravir l’échelle sociale et politique grâce aux révoltes de certaines cités de la Ligue de Délos qui comprenaient toute la fourberie cachée derrière l’alliance.  Ces mêmes cités se virent imposer un régime démocratique ainsi que plusieurs soldats venant d’Athènes y élisant domicile. Ces derniers, toujours citoyens athéniens, prirent les terres des habitants des cités conquises et les firent cultiver par les locaux. Chaque révolte des cités de la ligue était durement réprimée (notamment celle de Samos), matée dans le sang, pillée, les hommes mis en esclavage… Le butin perçu lors de ces répressions venait encore une fois alimenter le trésor athénien et se traduisait par une attribution du misthos à un nombre de plus en plus important de charges, renforçant alors l’appareil démocratique athénien.

Chaque révolte des cités de la ligue était durement réprimée (notamment celle de Samos), matée dans le sang, pillée, les hommes mis en esclavage… (…) renforçant alors l’appareil démocratique athénien.

            Pour autant, il est important de souligner, que même si la démocratie athénienne a été considérablement aidée par la Ligue de Délos, elle ne reposait pas uniquement sur les épaules de l’alliance. Quand cette dernière s’est effondrée, Athènes a perdu tous ses contributeurs financiers. Malgré tout, la démocratie ne disparut pas et s’approfondit encore plus. Quelque temps après 403 avant J-C, Athènes créa l’indemnité de participation à l’Assemblée pour que l’ensemble des citoyens puissent assister aux réunions. 

On peut cependant affirmer avec Vincent Azoulay que l’hégémonie impérialiste athénienne fut un levier considérable de leur système démocratique.

Le démos est donc bien athénien et non humain.

En conclusion, nous retenons que la démocratie athénienne, perçue par beaucoup comme un exemple idéal de démocratie directe, fut un système politique exceptionnellement novateur qui vit la participation directe des citoyens au pouvoir. Mais il s’agit de la lire dans son contexte historique pour saisir l’étendue des différences avec notre système de valeurs. La politeia grecque, notion éminemment complexe, doit se comprendre à la fois comme un ensemble de droits individuels et comme ce qui définit la communauté politique et religieuse. Les droits sont ceux des citoyens de la cité, et non d’une humanité abstraite inconcevable à l’époque. Le démos est donc bien athénien et non humain.

De plus, la mise en œuvre de ce système de participation directe des citoyens au pouvoir est indissociable d’une forme d’hégémonie du petit peuple sur ses élites, elle n’est en rien une égalité de droits, ce qui l’éloigne des principes républicains de notre régime. Enfin, elle fut rendue possible par un impérialisme affirmé et assumé sur les cités de la Ligue de Délos, qui se traduisait par une domination violente.

L’étude de l’exemple athénien nous permet de comprendre que notre régime actuel n’est évidemment pas une « démocratie » au sens pur et originel du terme, les citoyens ne participant pas directement au pouvoir. De nombreuses voix à gauche comme à droite le critique pour cette raison.

Mais alors de quoi s’agit-il ? Ce sera le thème de notre prochain article.

Par Livia Choulet, Léonie Digny, Albane Lazert et Sila Ulker,

Sous la direction de Youri Aguilaniu