Dessin de collégiens dans le cadre des « Fabriques citoyennes »– (Topo-bfc.info)
L’inégalité des genres a toujours été un problème de taille dans le domaine du sport. Les athlètes féminines ont souvent été négligées, sous-évaluées et traitées injustement par rapport aux athlètes masculins. Malgré des progrès significatifs ces dernières années, les athlètes féminines continuent de faire face à un traitement inégal sur le terrain et dans les médias.
Au XIXème siècle, les femmes françaises étaient privées du droit de pratiquer du sport en compétition par exemple. Cependant, au fil des années, elles ont brisé les tabous et prouvé qu’elles étaient tout aussi capables que les hommes dans le sport. Les athlètes féminines ne sont donc pas limitées par leur genre et peuvent exceller dans n’importe quel sport qu’elles choisissent de pratiquer. Comme le montre Margaret Court, la joueuse de tennis australienne qui a remporté le plus de tournois de Grand Chelem (24), qui est considérée comme l’une des plus grandes athlètes de son sport. Egalement, Allyson Felix, l’athlète la plus titrée aux mondiaux d’athlétisme, avec 12 titres.
Réglementairement, les femmes peuvent pratiquer tous les sports . Dans les faits, une quarantaine de sports ne compteraient qu’environ 20 % de femmes parmi leurs licenciés. Il y a toujours très peu de femmes dans les sports dits « masculins » comme le rugby, le golf, le motocross, les arts martiaux, la boxe, le football, le babyfoot, le bandy, le baseball, le basket, etc. Elles y sont très minoritaires et parfois très mal vues. Cette liste montre à quel point ces inégalités touchent différentes aires civilisationnelles et classes sociales (Golf/football, etc.). Une journée de sport exclusivement féminin a été créée pour permettre plus de visibilité pour ces sports. Le sport le plus connu à l’échelle internationale est le football. Si le foot mixte existe, la plupart des personnes ne le prennent pas au sérieux ou n’aiment pas que l’on compare les sports féminins et masculins.
Des investissements insuffisants
Le manque d’investissement dans le sport féminin est révélateur de ces inégalités et se manifeste notamment par le manque d’installations ou de ressources adéquates fournies aux athlètes féminines. De nombreuses équipes féminines doivent s’entraîner et concourir dans des conditions médiocres, ce qui peut affecter leurs performances et augmenter leur risque de blessure. Les femmes méritent d’avoir accès aux mêmes installations et ressources que les hommes, afin qu’elles puissent performer au mieux de leurs capacités et atteindre leur plein potentiel.
En 2021, Sedona Prince, une étudiante basketteuse en 2ème année de l’université de l’Oregon, a postée une vidéo sur TikTok montrant les installations de la salle de musculation fournies aux joueuses du « March madness », le très populaire tournoi de basket-ball organisé par la NCAA. La comparaison avec celles fournies aux hommes est éloquente : la salle de musculation des femmes se composait d’un seul haltère, de peu de machines et de quelques tapis de yoga, tandis que celle des hommes était équipée d’un matériel d’entraînement de haute qualité, de rangées de poids et de machines d’entraînement. La vidéo est devenue virale en montrant le manque d’investissement dont sont victimes les femmes.
Différences d’équipements pour les équipes universitaires féminines et masculines au tournois March madness de la NCAA – Extrait d’une vidéo Tik Tok de Sedona Prince
Une des marques les plus significatives de ces inégalités reste l’écart de rémunération entre les genres. Les athlètes féminines sont souvent moins bien payées que leurs collègues masculins. Ceci est particulièrement évident dans le football, où l’équipe nationale féminine de football des USA, qui a remporté quatre Coupes Du Monde, a systématiquement été moins bien payée que l’équipe masculine, qui n’a pourtant jamais remporté de titre.
Les avis de joueurs eux-mêmes sont assez clairs et cherchent à expliquer ces différences. Ainsi, en 2012, la star du football Zlatan Ibrahimović déclarait : « Un jour, on m’a demandé qui était le meilleur entre moi et Lotta Schelin. C’est une blague? Je bat tous les records. Quand je les aurai tous battus, avec qui est-ce que je serai comparé ? Avec celui qui détenait le record avant ou avec une femme? En Europe, on me compare à Messi et à Ronaldo. Ici, on me compare à une joueuse. Avec tout le respect que je dois aux femmes, elles devraient être récompensées en proportion de ce qu’elles génèrent financièrement. ». Ici, le joueur explique la différence de popularité entre foot féminin et masculin par l’argent que ces activités génèrent. Pour lui, les femmes ne pourront jamais être aussi fortes (et économiquement rentables) que les hommes; il les considère donc comme inférieures. Le joueur affiche ainsi une misogynie assumée : il est beaucoup plus important qu’une joueuse féminine . Il est clair que le raisonnement du joueur est bancal et à l’envers : si le foot féminin suscite moins d’intérêt et moins d’investissements financiers, c’est bien parce qu’il est moins médiatisé que le foot masculin. Si Zlatan Ibrahimovic est plus connu pour son jeu avec un ballon que pour la finesse de ses analyses économiques, son discours est révélateur sur un point. On observe en effet qu’en prêtant au sport sa logique marchande et sa recherche de profit, le monde de l’entreprise lui a aussi transmis ses discriminations à l’égard des femmes.
Les femmes le sport et les médias
Si l’aspect économique est décisif dans la lutte contre les inégalités hommes/femmes dans le sport, les médias sont logiquement des acteurs décisifs pour une amélioration de l’égalité des sexes dans le sport. Pourtant, on remarque qu’en France, ils ne s’intéressent aux compétitions féminines que lorsque les équipes (nationales) atteignent des hauts niveaux tels que des phases à élimination directes (ou finales).
Concernant le tournoi des 6 nations en rugby (édition 2023), on retrouve par exemple douze articles du FIGARO pour couvrir le match au sommet France-Irlande chez les hommes, contre un seul court article pour couvrir le match des femmes affrontaient leur plus grandes adversaires : l’Angleterre.
Ces écarts de médiatisation sont loin d’être limités aux médias traditionnels.
Bannière de la chaîne YouTube du Paris Saint-Germain. De gauche à droite: Marquinhos, Lionel Messi, Kylian Mbappe, Neymar Jr et Achraf Hakimi. Où sont les femmes?!
On remarque qu’aucune femme n’est présente sur cette bannière. En fait, aucune vidéo en rapport avec l’équipe féminine n’a été publiée depuis le transfert de la joueuse néerlandaise Lieke Martens (Juin 2022). Pourtant il y avait du contenu à publier en Mars 2023 : l’équipe féminine a joué contre Olfsburg en huitième de finale retour de la Ligue des Champions féminine et était finaliste de la coupe de France contre Lyon.
L’ovalie n’est pas en reste: dans le magazine de rugby (avril-mai-juin 2023) qui comporte 68 pages, deux seulement montrent des femmes… dont une qui nous informe que la fille d’un homme politique est en couple avec un rugbyman.
Magazine Rugby avril-mai-juin 2023
Des clichés blessants
« Avec tout le respect que je dois aux femmes, elles devraient être récompensées en proportion de ce qu’elles génèrent financièrement… » Zlatan Ibrahimović (2015)
Si la déclaration de Zlatan Ibrahimović a beaucoup amusé les commentateurs, elles a aussi suscité des réponse, à l’image de celle de la capitaine de l’équipe féminine d’Yzeure a répondu : « Il a plus ou moins raison sur un point : le football masculin ne peut pas être comparé au foot féminin, tout simplement parce que le niveau physique, la vitesse, la puissance, ne sont pas identiques. Les femmes ne pratiquent pas le même foot, c’est une question purement physiologique et morphologique. Mais ce n’est pas pour ça que nous devons être moins respectées que nos collègues masculins. (…) Lorsque j’ai commencé le foot, à 7 ans, le sexisme était encore plus répandu qu’aujourd’hui. À l’époque, il n’y avait pas d’école de foot féminin alors on jouait en mixité avec les garçons. La situation était assez paradoxale, puisque j’étais respectée par les garçons de mon équipe, mais pas par ceux des clubs qu’on affrontait, qui, dès qu’ils me voyaient, lâchaient souvent un « Ah mais il y a une fille, on va gagner ! ». Il a fallu que je me batte pour me faire respecter par ces garçons à qui le foot appartenait jusqu’alors. »
Les stéréotypes à propos des genres jouent en effet un rôle très important dans le traitement inégal des femmes dans les sports. Les femmes sont souvent considérées comme moins compétitives, plus faibles physiquement que les hommes, ce qui peut évidemment entraîner un intérêt moindre de la part du public. Cela perpétue également l’idée que les athlètes féminines ne sont pas aussi talentueuses que les athlètes masculins, et moins capables de susciter des émotions aux spectateurs. La médiatisation est cependant un remède contre ces préjugés : il est par exemple difficile pour un français de rester calme devant les images de la finale du 4 × 400 m des championnats d’Europe de 2014 à Zurich!
La dynamique semble d’ailleurs être positive : ces dernières années, il y a eu une augmentation significative du nombre de femmes participant au sport. Les sports féminins sont devenus plus populaires, et les athlètes féminines ont réussi à concourir avec succès dans diverses disciplines, malgré toutes ces difficultés rencontrées. Les femmes participent aux Jeux olympiques depuis 1900, mais ce n’est qu’aux Jeux de Londres de 2012 que tous les pays participants ont envoyé des athlètes féminines. Aujourd’hui, les femmes participent à divers sports, y compris le football, le basketball, le volleyball, le tennis et bien d’autres ; elles brisent les stéréotypes, battent des records et inspirent de nouvelles générations. Certaines sportives inspirent au point de devenir des modèles. C’est le cas de Laure Manaudou, nageuse française, triple championne du monde et médaillée d’or olympique; ou de Serena Williams, célèbre joueuse de tennis américaine ayant remporté 23 tournois du Grand Chelem. En 1967, Kathrine Switzer fut la première femme à avoir courue le marathon de Boston en tant que participante enregistrée. Une initiative qui a permis aux femmes de participer à sa suite aux épreuves de marathons.
Il est temps de prendre position pour une médiatisation plus importante du sport féminin, reconnaître le talent, le travail et le dévouement des athlètes féminines et leur apporter les mêmes opportunités que leurs collègues masculins. Alors, les spectateurs pourront apprécier et se passionner pour les compétitions féminines comme ils le font pour certaines disciplines (patinage artistique, gymnastique, Beach volley, etc.). Ce n’est qu’alors que nous pourrons vraiment atteindre l’égalité dans les sports.
Par Ysaure Collet, Abiola D’Almeida, Fatim Diaby, Nathalie Kapinga- Kazadi
Le 27 septembre 2021, le Petit Robert a fait entrer dans son dictionnaire en ligne le pronom « iel » qui a engendré une polémique de grande échelle. Le député LREM François Jolivet a immédiatement exprimé son désaccord dans une lettre à Mme le Secrétaire perpétuel de l’Académie Française, entraînant dans la foulée un tweet de soutien au député du ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer. S’en est suivie une multitude d’articles, tweets et débats télévisés qui divisent l’opinion publique. Cette polémique semble néanmoins plus vaste et ancienne qu’il n’y paraît. En quoi consiste plus précisément ce combat d’idéologies ?
Une polémique plus vaste et ancienne qu’il n’y parait
Si le pronom se veut par définition neutre et non-genré, il s’inscrit dans l’histoire de la féminisation de la langue française. Ce débat a pris la forme d’un conflit qui dure depuis plusieurs siècles. La portée de ce débat est-elle simplement linguistique ou le problème est-il ailleurs, plus profond ?
Le sujet amène notamment la question de la place des femmes dans la société et du féminin dans la langue. Julie Neveux, maîtresse de conférence en linguistique à Sorbonne-Université, utilise d’ailleurs le terme de « langage non-sexiste » pour qualifier les propositions récentes d’évolution de la langue (écriture inclusive, pronom iel, etc.). Avant le XVIIe siècle, les mots féminins désignant les professions étaient utilisés couramment dans la langue française, comme autrice, ambassadrice… Un fait confirmé par l’historienne de la littérature Eliane Viennot. De même, à la Renaissance, la langue française employait la “règle de proximité” : on accordait le genre et le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifiait. (Ex: « ces trois jours et ces trois nuits entières » Racine, Athalie, 1691).
Cette période passée, les femmes ont perdu à partir du XVIIe siècle un statut dans la société et notamment dans le monde professionnel. La féminisation des noms de métiers a peu à peu été supprimée : « Cela relève d’un désir de supprimer le sexe féminin des postes importants » selon Bernard Cerquiglini, linguiste et professeur émérite à l’Université de Paris, « le but était d’exclure les femmes de l’espace publique ». Cela s’explique par le renforcement du pouvoir monarchique à cette époque. La langue utilisée par le peuple devait être construite sur le modèle de celle parlée auprès du roi (langue de la Cour). Le but était d’unifier le royaume et contrôler les esprits à l’aide de la langue. Les grammairiens furent alors chargés de créer de nouvelles règles pour la langue française sous l’autorité d’un monarque en quête d’absolutisme. C’est dans ce contexte politique que l’Académie Française vit le jour en 1634, dont les statuts sont éloquents : “La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences”, stipule l’article XXIV.
La règle de supériorité (du masculin dans les accords), ou « règle de primauté », fut édictée pour la première fois en 1647 par Claude Favre Vaugelas, baron de Pérouges et grammairien à l’Académie Française dans son ouvrage Remarques sur la langue françoise, utile à ceux qui veulent bien parler et bien l’escrire. Elle explique que “le genre masculin étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin le trouvent ensemble, mais l’oreille a de la peine à s’y accommoder, parce qu’elle n’a point accoutumé de l’ouïr dire de cette façon.” Cette règle nouvelle provoqua l’opposition des femmes de la Cour mais Vaugelas espérait tout de même une acceptation de la règle par l’usage : “Néanmoins puis que toutes les femmes aux lieux où l’on parle bien, disent, la et non pas le, peut-être que l’usage l’emportera sur la raison et que ce ne sera plus une faute”. La féminisation de la langue française soulevait donc déjà des enjeux sociaux plus importants que la simple question de l’orthographe.
“Le genre masculin étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin le trouvent ensemble… »
Claude Favre-Vaugelas, 1647.
La (re)féminisation contemporaine de notre langue a d’abord commencé dans les pays francophones, spécifiquement au Québec dans les années 70, au cours des « révolutions tranquilles ». « C’est la première fois dans l’histoire de la langue qu’un changement linguistique commence en dehors du berceau de la langue », souligne Bernard Cerquiglini. Les femmes québécoises ont repris des droits et leur place dans des professions importantes et ont décidé de renommer leurs métiers au féminin et de se refaire une place dans la société. Le mouvement s’est ensuite diffusé en Belgique, en Suisse mais s’est arrêté aux frontières de la France en raison du « purisme massif qui est fondé sur une ignorance absolue du fonctionnement de la langue et de son histoire », se désole le linguiste. Aujourd’hui, des changements récents se font sentir dans notre langue. L’Académie française, qui a longtemps été contre cette féminisation, a cédé aux revendications d’intellectuels et de linguistes et les mots féminisés réapparaissent. Toutefois, certains ont encore du mal à s’intégrer dans notre langue.
Un combat politique… et idéologique
En plus d’être un débat socio-linguistique, la féminisation de la langue française est un sujet très controversé au sein du monde politique en France, notamment à propos de l’éducation.
Hélène Carrière-d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, a ainsi déclaré : “l’écriture inclusive, si elle semble participer de ce mouvement {le féminisme}, est non seulement contre-productive pour cette cause même, mais nuisible à la pratique et à l’intelligibilité de la langue française.” Elle est par la suite citée dans une circulaire de Jean Michel Blanquer datant du 5 mai 2021. Pour ce dernier, cette forme d’écriture met les élèves en difficulté dans l’apprentissage de la langue. Cet avis ne fait cependant pas l’unanimité. Le linguiste Christophe Benzitoun, enseignant chercheur à l’université de Lorraine, dénonce ce sujet comme étant une “diversion”. Selon lui, le véritable problème réside dans le fait que “les responsables politiques refusent de voir la langue écrite évoluer et c’est là le nœud des difficultés des élèves.”
D’après François Jolivet, député de l’Indre, l’initiative prise par le dictionnaire « Le Robert », un dictionnaire privé, est une menace : ce genre d’initiatives aboutit selon lui à une « langue souillée ». Il parle de « valeurs menacées », mais de quelles valeurs s’agit-il ? D’un côté l’unité de la nation. Cette décision prise par le petit Robert est pour lui un moyen de diviser la population « qui désunit ses usagers plutôt que de les rassembler » . De l’autre côté, d’autres valeurs comme la famille, suivant un modèle hétérosexuel, s’étant imposé comme la norme : un père (chef de famille), une mère, des enfants. On note donc une confusion entre valeurs républicaines et d’autres plus traditionnelles et conservatrices. Dans sa lettre à Madame le secrétaire perpétuel de l’Académie française (ce qui est ironique!), le député Jolivet dénonce donc la destruction de nos valeurs au sens large, mais sans argumentation réelle. Les partisans de cette opinion parlent d’un signe d’invasion de l’idéologie « Woke » en France, mettant en péril nos valeurs. Ils dénoncent également, on l’a vu, un manque de praticité pour les élèves du primaire apprenant la langue, accentuant par conséquence la “destruction” de celle-ci. Mais là où François Jolivet parle de destruction, d’autres parlent de protection.
Pour les défenseurs du pronom, ce nouveau mot est un moyen d’éviter la confusion et de se montrer plus égalitaire lorsqu’on parle d’un groupe. Cela permet aussi aux personnes non-binaires (personne ne s’identifiant pas au genre qui lui a été attribué à la naissance) d’être reconnues. De plus, un mot est créé et utilisé si le besoin en est ressenti, il a donc lieu d’exister. A partir du moment où un mot est utilisé à une certaine fréquence, il est existant sur le plan linguistique. Certains psychanalystes, linguistes ou philosophes comme Hegel affirment que pour comprendre le monde nous avons besoin de mots. “Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie” – (Hegel, Philosophie de l’esprit, § 463, 1897).
A la lecture de ce débat, on observe parfois une confusion entre les notions de langue et de citoyenneté, une confusion entre français et francophones. Ainsi, dans le Figaro (19 novembre 2021), Jean-Marie Rouart, membre de l’Académie française, affirme : « Une langue comme l’appartenance à un pays, c’est un bien commun » . On peut s’interroger sur cette comparaison : la citoyenneté, soit un ensemble de droits et de devoirs, ne fonctionne pas comme la langue. Une langue n’est à priori la propriété ni de l’État, ni d’une personne ou d’une nationalité. Comme nous l’avons vu ci-dessus, François Jolivet parle de destruction de valeurs françaises, on comprend dans ses propos qu’il parle de la fraternité, une valeur fondatrice de la République.
La citoyenneté, soit un ensemble de droits et de devoirs, ne fonctionne pas comme la langue
Jean-Marie Rouart, choisit dans son article un vocabulaire particulier. Les mots « sacrifice » et « frustration » constituent un lexique que l’on retrouve d’avantage au sujet des demandes de naturalisation, ou pour aborder les difficultés d’assimilation voire d’intégration des nouveaux citoyens issus de l’immigration, lors du processus de demande de nationalité. Encore une fois, nous faisons face à une confusion entre nationalité et langue.
Le Wokisme, voilà l’ennemi!
Mais quelle est vraiment cette “idéologie” qui mettrait en péril nos valeurs?
“Woke”. Ce nouveau mot a fait son apparition ces derniers mois dans le paysage médiatique français. Cependant la définition en est encore très floue. A l’origine, être “woke”, c’est être en alerte face aux injustices et à toutes les formes d’inégalités ou d’oppressions qui pèsent sur « les minorités ». C’est le mouvement afro-américain pour les droits civiques qui a fait naître ce terme avec l’appel de Martin Luther King qui, en 1965, demandait à la jeunesse de « rester éveillée » (« awake ») et à « être une génération engagée ». On peut parler d’acte de naissance de revendications « woke », qui s’inscrivent à cette époque dans une suite de mobilisations politiques de la jeunesse. Le terme fut ainsi créé dans un contexte d’injustices et d’inégalités sociales. C’est ensuite le soulèvement des femmes qui vint se joindre à cette notion. En effet, les femmes ont toujours eu une place importante dans les manifestations, d’autant plus qu’elles se sont imposées dans les rues en lançant la deuxième vague féministe dans les années 1960. Le terme, qui désigne ainsi une lutte anti-raciste et anti-sexiste menée par la jeunesse, compte une soixantaine d’années, et n’est donc pas nouveau.
Cependant, aujourd’hui il n’y a plus une cause unique attachée au “woke”. Comme l’explique Pap Ndiaye, professeur à Science-Po et spécialiste de l’histoire sociale des Etats-Unis, il désigne actuellement un ensemble de causes que l’on peut schématiser par « un grand triangle militant » toujours porté par la jeunesse mondiale :
l’antiracisme, revenant en force avec l’assassinat de Georges Floyd en 2020 ;
la lutte pour La Défense de l’environnement, avec comme figure principale Greta Thunberg ;
et enfin l’égalité homme-femme qui prend de nouvelles formes depuis l’apparition du #Metoo.
A travers ce triangle, ce sont les revendications politiques de la jeunesse qui font surface. Contrairement au Black Power dans les années 1960 qui était structuré idéologiquement par le marxisme, le mouvement “woke” ne possède pas d’idéologie majoritaire mais porte toutefois un discours sur la remise en question de notre mode de vie, du genre et de l’identité sexuelle ; et de notre manière de cohabiter avec les êtres-vivants. La cause antiraciste a également refait surface en 2019 avec le « projet 1619 » du New York Times qui a pour but de démontrer le poids de l’esclavage dans la société américaine actuelle. Ainsi, si les causes défendues par le mouvement “woke” se sont multipliées, elles restent majoritairement portées par la jeunesse. Derrière cette expression se cache peut-être un clivage générationnel présent dans la société en général entre des personnes d’un certain âge ne comprenant pas les revendications d’une partie de la jeunesse actuelle. Cette expression, ou les mouvements qu’elle désigne, risquent-ils d’accentuer la fracture entre les générations ? Selon Pap Ndiaye, si les revendications militantes sont effectivement portées par les jeunes entre 18 et 29 ans, leurs aînés pourraient tout autant les suivre comme à Birmingham en 1963 pour les droits civiques.
Le terme « wokisme » (en français) est lui apparu récemment dans les médias, et s’est rapidement retrouvé dans la ligne de mire des polémiques. Là encore, la notion a évolué depuis son apparition, brouillant ainsi son sens initial. De nos jours, en France, l’expression est utilisée dans des milieux conservateurs pour dénoncer les militants radicaux des luttes féministes, écologistes et antiracistes et d’autres mouvements dits de gauche «progressiste». L’utilisation de ce terme, devenu presqu’exclusivement péjoratif, révèle en réalité le positionnement politique des personnes qui l’utilisent. Le mot “wokisme” dénonce en effet certaines formes extrêmes de militantisme telle que la “cancel culture” ou « culture de l’effacement”. Cette idée qui s’inscrit dans une lutte féministe antiraciste ou LGBT, revient à dénoncer, boycotter, voire censurer un individu ou une œuvre parce qu’il ou elle a été jugé offensant. Par exemple J-K Rowling (auteure de la série de romans Harry Potter) a été victime d’une forme de “cancel culture” à la suite d’un tweet jugé transphobe. Ses livres ont par la suite été appelés au boycott.
L’utilisation du terme « wokisme », devenu presqu’exclusivement péjoratif, révèle en réalité le positionnement politique des personnes qui l’utilisent
Dans la sphère politique, le sujet fait évidemment débat. La maire de Rouen a ainsi été vivement critiquée pour avoir proposé de remplacer une statue de Napoléon (esclavagiste) par une statue d’une figure féministe, Giselle Halimi. On l’a accusé d’appliquer la “cancel culture” et de faire le procès anachronique de Bonaparte en ne prenant pas en compte les mentalités de l’époque.
Le wokisme un “nouvel obscurantisme” selon Jean-Michel Blanquer
Mais c’est sans doute le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer qui a pris position le plus clairement sur le sujet. Il décrit le wokisme comme «un nouvel obscurantisme», un danger pour la république : «Il faut savoir regarder ce qui vient saper la démocratie et la République : le wokisme fait clairement cela». Pourtant, rappelons que le sens originel de “woke” ne comporte en aucun cas un aspect antirépublicain. Bien que très frontales, ces saillies du ministre ne définissent pas les contours de la notion. Pour le journaliste anglophone Simon Kuper, cette décrédibilisation des gens dits « woke » fait du wokisme « une insulte passe partout », un « concept vide ». Aujourd’hui plus personne ne se dit « woke ». D’après Clément Viktorovitch le wokisme a connu le même procédé que l’”islamogauchisme”, mot utilisé par les adversaires pour décrédibiliser les défenseurs d’une certaine idéologie antiraciste, islamophile, féministe, écologique, ect. Il note également que l’un des termes a remplacé l’autre dans sa fonction d’épouvantail.
Le wokisme, épouvantail de la cour d’école
Ainsi, la fracture tient plus à l’expression péjorative qu’aux mouvements eux-mêmes. On peut néanmoins parler de rupture avec un certain électorat conservateur, comme celui de Trump qui s’oppose en tout point au mouvement “woke”: négationnisme du réchauffement climatique, des violences sexistes et racistes. Une autre fracture au sein même de la jeunesse existe car une partie de celle-ci n’est pas politisée et est donc éloignée du wokisme.
Un « non-débat » : l’absence de réfutabilité ou de reconnaissance de l’autre point de vue
Ce débat, régnant au sein de la société, devient finalement insoluble. Aucun des deux points de vue ne veut envisager un compromis. D’un côté, celleux portant les revendications militantes défendent leurs valeurs sous une forme parfois extrême de militantisme et attendent une réponse urgente des dirigeant•e•s. De l’autre côté, les dirigeant•e•s refusent et repoussent cette forme, au nom des difficultés d’apprentissage et des dangers du « wokisme » supposément antirépublicain. L’opposition politique est frontale.
Cependant au-delà du débat politique s’impose tout d’abord des revendications sociétales. Comme décrit précédemment, toutes ces revendications portent des volontés de changement de mode de vie et de considérations sur notre environnement et identité sexuelle. Elles ne sont, à l’origine, aucunement politiques mais simplement le témoignage d’un monde en évolution. Comme l’exprime Charles Bimbenet, directeur des éditions Le Robert, « Définir les mots qui disent le monde, c’est aider à mieux le comprendre » . Ainsi, le pronom « iel » s’inscrit dans une suite logique d’ouverture à toutes formes de pensée et au respect de tout ce qui nous entoure, nature comme humain. Cependant, c’est ici que la différence de point de vue entre les deux partis se remarque. Les opposant•e•s à cette vision lui reprochent de nuire à la langue française en la complexifiant, en la rendant peu accessible pour une grande partie de la population. Selon iels, il n’est pas nécessaire de « triturer » la langue, considérée comme valeur nationale. Certain•e•s élu•e•s rejettent donc formellement ce nouveau pronom qui pourtant répond indubitablement à un besoin d’une partie de la population. Pour les militant•e•s, cela témoigne de la fermeture d’esprit de certaines personnalités politiques qui refusent d’entendre la voix du peuple.
Brigitte Macron a affirmé qu’il n’existe que deux pronoms dans la langue française « il » et « elle ». On peut se demander si les opposant•e•s à ce pronom ne feraient pas un amalgame entre la nation française et la langue française ? Si la langue française est majoritairement parlée en France, les cultures rattachées à cette langue sont nombreuses. Dès lors, les dirigeant•e•s français•es (ou leurs époux•ses !) ne peuvent décider ce qui peut ou ne peut pas entrer dans le dictionnaire ; le principe d’une langue vivante est que celle-ci évolue parallèlement à la société. Aujourd’hui, une partie de la société souhaite une langue plus inclusive dans laquelle toute personne pourrait mieux se reconnaître. Ainsi, refuser cette évolution reviendrait alors à exclure une partie de la population et à enfermer la société dans une sorte de conservatoire de valeurs fantasmées et/ou dépassées. Cependant pour qu’un maximum de personnes utilise cette écriture, il faudrait sans doute la simplifier. C’est finalement par la simplification que cette nouvelle forme d’écriture pourrait devenir véritablement inclusive.
Par Esther Bellanca-Penel, Lisa Bergaentzle, Clara Berthuit, Léa Cabrera, Livia Choulet, Emma Daboussi, Léonie Digny, Lily Oeuvrard, Nour Saidi et Ulysse Simonot
Enseignants, élus, et élèves réunis pour commémorer la mémoire de Samuel Paty au collège Gilbert Dru (Lyon), 15 octobre 2021.
16 octobre 2020. Alors qu’il sortait de son collège où il enseignait l’Histoire-Géographie et l’Enseignement Moral et Civique, Samuel Paty a perdu la vie sous la lame terroriste. Cet acte inhumain sème l’effroi chez la plupart des Français : un homme est mort pour avoir fait son travail. Dès les premiers jours qui suivent l’assassinat, se dessine l’impression qu’il existera un avant et un après : à travers Samuel Paty, c’est le symbole de l’école publique, républicaine et laïque qui a été attaqué. Les premières atteintes au professeur se sont effectuées sur les réseaux sociaux plusieurs semaines avant son meurtre. En effet, l’assassin, Abdoullakh Anzorov, a pu localiser son lieu de travail, à travers cet engouement virtuel. Les caricatures utilisées comme support au cours d’enseignement moral et civique dispensé par Samuel Paty ont suscité la controverse chez les parents d’élèves, notamment un père de famille qui a orchestré une campagne de dénonciation à l’encontre du professeur.
L’Ecole traumatisée
L’assassinat de Samuel Paty est survenu dans un contexte de veille de vacances, en pleine crise sanitaire, ce qui a complexifié la résilience de l’institution scolaire. Durant deux semaines, les élèves et les professeurs n’ont eu globalement aucun contact. Les élèves n’ont pu se référer qu’à leurs familles, à leurs amis et aux réseaux sociaux. Aucun cadre scolaire et pédagogique n’a été posé face à leur colère, leurs peurs, ou leur tristesse. Face à la situation, les discours tenus dans les familles ont certainement conforté les élèves non-pas dans un avis critique, mais pleinement subjectif. Les conversations privées, couplées à l’influence des réseaux sociaux ont contribué à ancrer ces émotions, qui n’ont pas été encadrées par des séances pédagogiques plus neutres avec un professeur.
La rentrée scolaire a pu être source d’appréhension, autant pour les professeurs que pour les élèves, ou encore pour les chefs d’établissement. D’autant qu’à l’hommage s’est ajoutée la mise en place d’un protocole sanitaire dû au reconfinement de la population et un plan Vigipirate strict en raison de l’attentat de Saint-Honorine, et celui de Nice qui est survenu quelques jours plus tard. Toujours très marqués par l’événement, les professeurs ont dû se confronter à leurs élèves à la rentrée, sans réel temps de préparation préalable. Ils ont été contraints d’affronter, en plus de leur propre traumatisme, les multiples questions et émotions de leurs élèves. L’objectif de cette matinée d’hommage, qui devait se conclure par une minute de silence dans toutes les écoles, était avant tout de canaliser les élèves, les écouter, les renseigner et les accompagner. Mais la cause des professeurs a-t-elle été prise en compte ? L’encadrement du traumatisme de ceux qui voyaient maintenant leur métier comme “dangereux” a-t-il été envisagé ? Plusieurs enjeux se confrontaient, laissant à penser qu’un remaniement du système de l’éducation était à faire. Par exemple, plusieurs professeurs ne se sentaient pas légitimes de parler de laïcité et autres valeurs républicaines. Manque de formation ? Sentiment d’insécurité ? Manque de consensus sur la notion de laïcité ?
Aujourd’hui, soit plus d’un an après l’assassinat de Samuel Paty, qu’en est-il de l’état d’esprit des professeurs ? Qu’est-ce qui a changé dans l’éducation et dans leur perception de celle-ci depuis l’assassinat de leur collègue ?
Les commémorations un an après : l’heure du bilan
En octobre 2021, il était temps de faire le point. Le ministère de l’Education nationale a tenu à rendre hommage au professeur, afin que sa mort reste un symbole. Les annonces ministérielles se sont montrées décousues : d’abord un hommage national, identique dans toutes les écoles, puis le choix a été laissé à chaque établissement de faire son propre programme de commémorations. En théorie, chaque classe aurait dû assister à une séance pédagogique afin d’établir le ressenti des élèves un an après l’événement, et poursuivre la voie de l’enseignement de la laïcité. Pourtant, dans les faits, de nombreuses écoles s’en sont tenues à une minute de silence. Au sein d’une même école, les professeurs ont été laissés libres dans le choix de tenir une séance pédagogique ou non. Résultat : alors que le Ministre tenait à unifier la communauté nationale autour des valeurs de la République et de la démocratie, le territoire a connu des disparités et des déséquilibres d’enseignement.
Ce paradoxe s’accompagne d’un bilan mitigé des professeurs vis-à-vis du manque de réaction de leur ministère. En effet, l’assassinat de Samuel Paty a mis en lumière des enjeux dont l’Education nationale devrait s’occuper sérieusement, notamment une certaine solitude des agents de l’éducation face à des réactions d’élèves parfois mal informés sur les valeurs républicaines et les attendus de l’école. De peur de ne pas avoir les armes pour affronter ces questions, certains professeurs se sont soumis à une autocensure. La mort de leur collègue a réveillé en eux la sensation de vulnérabilité.
Parallèlement à ces craintes, on remarque un évident besoin de rendre hommage à Samuel Paty, et un désir de poursuivre son travail. Un an après sa mort, en faisant le point dans les écoles, on remarque l’inauguration de nombreux ateliers, de prix, de cours autour de la question de laïcité ou de la liberté d’expression. Ce regain pédagogique sur ces thèmes résonne comme un besoin : face à une laïcité menacée, le besoin d’agir a encouragé ces initiatives. C’est le cas de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG), qui pour l’année 2021-2022, a lancé le Prix Samuel Paty. “D’abord proposé aux élèves de collège et à leurs enseignants autour d’un thème annuel articulé aux programmes d’EMC, ce prix a pour ambition de favoriser la cohésion et la coopération grâce à un projet de classe, à partir de la rentrée scolaire 2021.”. Le thème choisi cette année est “Sommes-nous toujours libres de nous exprimer ?” Pour lancer ce prix, le collège Jean Monnet à Lyon a reçu le recteur de l’Académie de Lyon, Olivier Dugrip, dans une ville symbole puisque lieu de formation de Samuel Paty. Nous avons été conviés à l’événement, en tant qu’observateurs, puisque le prix est destiné aux collégiens exclusivement. L’objectif de ce prix est de poursuivre l’apprentissage, non plus théorique mais pratique, de la liberté d’expression. Selon les concepteurs du prix, l’école se doit de transmettre un enseignement de ces libertés, armer les élèves de connaissances pour qu’ils puissent penser librement ; “c’est ce qui fait la différence entre un pays libre et un pays autoritaire” a précisé Fabien Salesse, professeur au collège Jean Monnet et responsable de l’APHG à Lyon.
Samuel Paty, professeur assassiné dans le cadre de ses fonctions
Et du côté des élèves ?
Passé le choc de l’événement, plusieurs comportements ont pu être observés au sein des établissements scolaires durant un an. Une partie des élèves est restée indifférente, ce qui s’explique par le besoin d’aller de l’avant et d’oublier. D’autres élèves ont ressenti sur le coup une forme d’inquiétude et surtout le besoin d’en parler. D’autre part, certains ont pu montrer leur résistance face à l’enseignement de la liberté de croyance. Ces trois points de vue se retrouvent notamment dans une conversation entre élèves de Terminale, dans la cour d’un lycée public de centre-ville (le nôtre) que l’on peut qualifier de socialement hétérogène. Nous avons observé un clivage entre ceux qui défendent la liberté d’expression, au-delà des opinions et des croyances, quitte à bousculer les certitudes, et ceux qui dénoncent cette liberté, à laquelle il faudrait poser des limites (notamment dans le cas de l’école). Pour cet élève de Terminale l’école doit être un lieu où l’on ne parle pas de religion : « On ne devrait pas montrer des caricatures qui traitent de religion parce que l’école est laïque. La religion ça reste chez soi. On ne devrait pas en parler à l’école par souci de transparence religieuse. Par rapport aux caricatures de Mahomet, vu que c’est quelque chose auquel tu crois, tu peux être blessé que l’école te montre une caricature qui se moque de ce en quoi tu crois. Comment imposer le respect de l’école républicaine quand celle-ci montre des choses qui justement manquent de respect aux élèves et leurs croyances ? »
Comment imposer le respect de l’école républicaine quand celle-ci montre des choses qui justement manquent de respect aux élèves et leurs croyances ?
Elève de Terminale, cité scolaire Alexandre Lacassagne
Si le sujet de la liberté d’expression s’était tu dans les conversations depuis quelques années, l’assassinat de Samuel Paty a réveillé ces débats entre élèves. « A l’ère des réseaux sociaux, si tu ne traites pas de ces sujets-là à l’école (caricatures, sexualité, religion, liberté d’expression), les enfants y auront accès un jour ou l’autre, et là ce sera réellement désastreux parce qu’ils vont se faire leur opinion empreinte de colère et de haine. Dans tous les cas le gamin sera choqué par ce qu’il voit, alors mieux vaut qu’il soit indigné à l’école plutôt que chez lui ou sur les réseaux sociaux, où il va trouver des gens qui vont donner raison à sa haine et sa colère. » présente une autre élève de Terminale, avant d’ajouter : « La laïcité, c’est d’abord accepter tout le monde, sans que la religion n’ait un impact sur les institutions. Pour moi, on est plus tolérant si on sait à qui on a affaire, donc traiter de l’histoire des religions en Histoire ça me parait assez important pour voir d’où ça vient. De même qu’en EMC, quand ça s’y prête, je ne suis pas contre parler de religion parce que, qu’on le veuille ou non, ça fait partie de notre quotidien. Que tu sois athée, croyant, agnostique, déiste, tu es confronté à des enjeux liés à la religion. La caricature c’est un moyen d’en parler parce qu’elle brise les tabous. Ça peut être choquant, ça peut même être dérangeant, mais c’est un outil pédagogique assez riche ». La laïcité anime les conversations entre élèves, et pas seulement les lycéens. Après la mort de Samuel Paty, les collégiens ont pu être amenés à partager leur point de vue non-seulement dans le cadre d’un cours d’EMC, mais aussi autour d’un repas à la cantine, ou lors de la récréation. Si les mots diffèrent, du fait de la différence d’âge et de connaissances, l’intention est la même : elle témoigne d’un besoin des élèves d’échanger leurs idées, pour confronter leur point de vue à celui des autres.
D’autre part, des collégiens, filmés par LCP (Ça vous regarde, 15 octobre 2021), disent ressentir une forme de malaise, ne plus pouvoir s’exprimer librement par “peur de blesser”. Parler de religion est devenu sensible. De plus, poser des limites à la liberté d’expression semble être devenu synonyme de négation des valeurs républicaines. Pourtant, il existe, dans la Constitution, des limites à la liberté d’expression (contrairement à la liberté de croyance). Portée par l’article 11 de la DDHC, la valeur républicaine semble être soumise à l’autocensure à l’école. Ce qui paraît complètement paradoxal : comment enseigner et défendre la liberté d’expression sans en parler ?
La responsabilité des réseaux sociaux ?
Enfin, les réseaux sociaux se sont retrouvés sur le banc des accusés. Quelle responsabilité tiennent-ils dans l’assassinat de Samuel Paty ? S’il est indéniable qu’ils ont joué un rôle majeur dans la diffusion rapide de son identité, la problématique principale repose sur la capacité à protéger les professeurs face à la menace nouvelle. Vecteurs d’informations, de rumeurs, d’images, les réseaux sociaux peuvent compromettre l’intégrité des enseignants. Cette crainte de l’exposition semble en animer certains : par méfiance, des professeurs en viennent à limiter leurs propos. Dans un article du quotidien LeMonde, le journaliste déplorait en mai 2021 “[Les professeurs] n’ont plus seulement l’obligation de taire leurs opinions dans l’exercice de leurs fonctions, ni de respecter l’esprit des programmes, mais de faire attention à ce que les élèves eux-mêmes comprendront du cours.” L’assassinat de Samuel Paty réveille donc un autre débat : la question de la protection des élèves et des enseignants vis-à-vis des réseaux sociaux.
Une commémoration aux multiples enjeux
Le calme en classe
Face à l’immensité de ces enjeux, le gouvernement a d’abord apporté une réponse concrète et pour certains, décevante. Il a été clair dès 2020 : tout comportement suspect d’un élève durant les commémorations devait être recensé et rapporté. Seulement, dans les faits, si certains (rares) cas d’élèves, légitimant ou simplement ne dénonçant pas l’acte terroriste par conviction personnelle, ont été répertoriés, une majeure partie des cas recensés ne déplore que des mots, indistinctement retranscrits par le surveillant, prononcés durant la minute de silence. En effet, seuls 7 sur les 98 incidents recensés ont été déclarés menaçants. Mais alors pourquoi avoir la réponse de l’attitude de la fermeté ?
Cette attention gouvernementale sur tient à rassurer les enseignants, en leur apportant un soutien face aux réactions d’élèves, parfois juste maladroits dans leurs remarques, partagés entre leurs émotions propres et l’environnement dans lequel ils ont dû évoluer après l’attentat. Adolescent, il peut être difficile de faire la part des choses, entre ce qui est dit chez soi, sur les réseaux sociaux, entre amis, et ce qui relève du fait, du recul critique de la situation. Pourtant, la peur installée chez certains enseignants les pousse peut-être vers une sorte de paranoïa, une menace incarnée par l’élève qui refuse de se soumettre au politiquement correct, qui refuse de sacraliser Charlie Hebdo et Samuel Paty, et préfère entrer dans un système de controverse. En effet, durant les commémorations, au sein de nos classes, nous avons été témoins de la colère d’élèves qui ne comprenaient pas le choix pédagogique de Samuel Paty. Touchés au cœur de leurs croyances à travers les caricatures de Charlie Hebdo utilisées, il a été difficile pour certains élèves, notamment au collège et au lycée, en pleine construction d’opinions, de trouver les bons mots pour rendre hommage à l’homme, tué de manière inhumaine, tout en ne renonçant pas à leurs convictions. Ne pas soutenir les caricatures de Charlie Hebdo est autorisé, et fait partie intégrante de la liberté d’expression. Mais cela n’a rien à voir avec le cas de Samuel Paty : un enseignant peut proposer une étude de discours d’Hitler sans pour autant le faire par antisémitisme ou despotisme. Seulement, après les attentats de janvier 2015 et d’octobre 2020, le journal et Samuel Paty sont devenus des héros publics, des symboles d’une liberté ébranlée, qu’il faut défendre. Il devient donc difficile de penser de manière nuancée ce que tout un pays considère comme une page “sacrée”, ou du moins intouchable de son histoire. Comment alors renforcer cette capacité à raisonner « au delà des croyances personnelles » des élèves ? Et ainsi les aider à appréhender de manière plus confortable et sereine tout sujet en classe ?
Le 31 octobre 2020, Jean Michel Blanquer annonçait un “renforcement de l’enseignement moral et civique » à l’école, notamment pour “prévenir les atteintes à la laïcité”. Déjà, après les attentats de janvier 2015, Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’éducation nationale, avait annoncé une « grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République » en s’appuyant “sur les réservistes citoyens”. Malgré les promesses des ministres des deux gouvernements, le nombre d’heures d’EMC a diminué dans les programmes de 2018. Il n’y a plus qu’une demi-heure par semaine au lycée. Jean-Michel Blanquer a annoncé vouloir réaugmenter ces heures, mais ses promesses n’ont pour l’heure pas été tenues. De plus, les heures d’EMC se bornent souvent à étudier les valeurs, principes et symboles de la République. On remarque l’insistance sur les symboles patriotiques qui renforcent les valeurs républicaines (texte de la Marseillaise dans les classes, drapeaux tricolores, …). « Les programmes de 2018 vont dans le sens inverse« , juge Ghislaine David, secrétaire générale du Snuipp-FSU. Les affichages des symboles dans les classes ne font pas vivre la citoyenneté. Il faut vivre, pratiquer les situations de fraternité, de laïcité. »
L’enjeu médiatique dans un contexte de campagne électorale
De nombreux articles de presse présentent beaucoup plus les incidents que la commémoration en elle-même.
En octobre 2020, Samuel Paty a été assassiné, ce qui a entraîné une vague de commémoration fortement médiatisée. Nous avons alors vu fleurir de nombreux articles de presse présentant beaucoup plus les incidents que la commémoration en elle-même. Ces articles ont utilisé des mots choquants dès le titre comme “décapitation”, et les moindres petits événements sortant du cadre classique de la commémoration y sont décrits en détail. Le ton des articles a visiblement provoqué une vague de peur et de tension. L’événement n’est pas sans conséquence dans le cadre de la campagne électorale. Car en effet, même si l’ensemble de la classe politique française a condamné l’acte meurtrier, les mots n’ont pas été les mêmes. Jean Luc Mélenchon, par exemple, a affirmé que Samuel Paty « faisait ce qu’il y a de plus sacré dans la mission d’enseignant» à savoir «[expliquer] toute la difficulté qu’il y a à accepter la liberté d’expression quand on n’est radicalement pas d’accord » ; le président du groupe LREM à l’Assemblée nationale, Christophe Castaner, a appelé à « défendre notre idéal républicain : au nom de nos valeurs, au nom de notre République». Quant à Marine Le Pen, candidate du Rassemblement National à l’élection présidentielle, elle a appelé au «sursaut de tout un peuple face à la barbarie de l’idéologie islamiste», Eric Zemmour (alors pas encore déclaré candidat) a souhaité que « le temps de l’émotion [fasse] place à celui de l’action” et Valerie Pecresse (investie par Les Républicains) a dénoncé l’acte d’un « barbare islamiste qui voulait détruire ce que nous sommes ». L’événement est montré comme une preuve d’insécurité, et un ennemi est pointé du doigt : l’islam radical (ou les musulmans selon les cas). Commenté par de telles déclarations, cela peut créer un sentiment de peur. Ce sont des stratagèmes récurrents en politique ; le philosophe Machiavel (1469-1527) en avait déjà parlé comme un élément essentiel pour la politique au XVe siècle: “Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes. » En 2021, l’hommage à Samuel Paty a sans nul doute impacté émotionnellement un grand nombre de Français, et suscité leur émotion. La peur face à ce drame qui fut, comme nous l’avons vu plus haut, un réel traumatisme, est une fantastique carte à jouer dans ce contexte de campagne.
Nicolas Machiavel, détail d’un portrait par Santi di Tito (XVIème siècle)
Une résurgence virulente du débat sur la laïcité
L’évènement et plus encore sa commémoration, réveillent surtout un débat sur les visions que l’on peut avoir de la laïcité. Ce débat est en effet ancien, aussi ancien que la laïcité elle-même et redevient un thème en vogue des meetings politiques ! Pour schématiser, on distingue une vision dite « tolérante » d’une vision dite « laïciste » de ce principe républicain.
La vision « tolérante » repose le principe de l’acceptation de toutes formes de discours et de revendications religieuses ou spirituelles. Ainsi, Albert Jacquard, scientifique et essayiste, affirme que « la laïcité est l’acceptation de toutes les opinions est de tous les comportements qui savent respecter l’autre » . Sur le sujet des caricatures de Muhammad, ce point de vue privilégie une adaptation du contenu aux émotions et aux sensibilités de chacun. Cette conception de la laïcité est critiquée, notamment par Caroline Fourest, journaliste et essayiste, qui la compare à une autruche plongeant sa tête dans le sable pour ne pas voir la violence de la réalité, et se rendant complice. Mais la loi est claire: « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes religieux ou de tenues par lequel les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse , est interdit ». Cette loi satisfait évidemment plus les partisans d’une autre approche de la laïcité.
La vision dite « laïciste » prône le fait de venir à l’école « sans religion », de ne s’interdire aucun sujet quelque soit la raison, la réduction maximale des expressions religieuses dans les lieux et les espaces publics, etc. Les personnalités publiques qui soutiennent cette vision de la laïcité sont notamment Elisabeth Badinter , Manuel Valls , Caroline Fourest, Jean-Michel Blanquer.
Certains font désormais prévaloir la valeur de la « tolérance » sur la laïcité républicaine
Elisabeth Badinter
La laïcité est un concept très ancien qui s’est fait une place petit à petit dans la société. On en trouve les prémices dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 qui stipule dans son article 10 que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par loi ». L’Ecole publique gratuite, laïque et obligatoire est instaurée avec les lois Ferry (1881-1882) au moment où la République s’impose réellement. En 1905 la loi de séparation des Eglises et de l’Etat déclare dans son premier article « la République assure la liberté de conscience» . Toutefois, le principe de laïcité n’est pas évoqué avant 1946, dans le préambule de la constitution de la IVe République. Enfin, les dernières lois régissant ou définissant celle-ci sont les lois de 2004 puis de 2010 qui interdisent les signes religieux ostentatoires dans les établissements scolaires.
« Nous combattons la religion et toutes les religions, le sentiment religieux et tous les dogmes religieux »
Maurice Allard, député, 1905
La pluralité des visions de la laïcité et leur confrontation n’a pas commencé aujourd’hui, et l’histoire de ces lois est également celle de débats parfois houleux. Déjà en 1905, la confrontation s’organisait alors autour de trois grands courants. Le premier, qualifié par certains de “courant des éradicateurs”, représenté notamment par le député Allard, était anticléricale et antireligieux. Ainsi, Allard déclarait : “Nous combattons la religion et toutes les religions, le sentiment religieux et tous les dogmes religieux […] ce combat ne peut avoir pour fin que la déchristianisation générale du pays.” Ce courant n’a plus de figure dans les débats actuels. Le deuxième, étiqueté comme “concordataire », souhaitait une subordination de l’Eglise à l’Etat : l’Eglise ne devait pas intervenir dans les affaires de l’Etat, mais l’Etat intervenait dans celles de l’Eglise. C’est le courant d’Emile Combes. Enfin, le courant « libéral », porté par Aristide Briand, s’ancrait dans une protection des libertés fondamentales respectueuse des Eglises. Ce dernier courant s’est imposé mais les débats n’ont pas cessé.
La Laïcité (Aurel)
On constate donc que, malgré la gravité de la situation, le débat reste creux. Aucun des camps ne veut rien concéder et très vite les arguments de fond se muent en attaques ad hominem : “Islamogauchiste”, “Facho”. On s’accuse mutuellement d’être trop radical ou pas assez, d’être complice de l’ennemi ou haineux. Autre opposition stérile, celle opposant les partisans d’une laïcité “laïciste” à une laïcité “tolérante”. Aucun compromis ne paraît possible malgré l’ancienneté de la controverse. De même, l’écart se creuse entre, d’une part, les annonces gouvernementales et la médiatisation mainstream à l’échelle nationale, et d’autre part le ressenti des enseignants et des élèves (pourtant acteurs quotidiens de la citoyenneté, et constructeurs de la laïcité) à l’échelle locale. Des hommages ont été rendus, des prix commémoratifs ont été créés par les enseignants, des promesses gouvernementales ont été faites, d’autres incidents ont été rapportés, des débats se sont tenus en classe et dans la cour… Mais la lecture des débats publics sur le sujet nous interroge: l’objectif est-il vraiment de s’entendre?
Par Célestin Brehelin Pagneux, Noah Chabrillat, Livia Choulet, Sidoine Froidurot, Albane Lazert, Thimotée Martin-Brossat, Frédéric Rouquette et Corentin Textoris
Quand le sujet des polémiques sur l’enseignement de l’arabe à l’école m’a été proposé par une élève de Première, j’ai pensé que le sujet risquait d’être trop “bouillant” tant les crispations autour de ce thème sont grandes. L’objectif de ce travail étant éducatif, j’ai eu peur d’exposer les élèves à une trop grande virulence dans les réactions potentielles. De surcroît, la gigantesque littérature sur le sujet, qu’il s’agisse de travaux scientifiques ou de propos politiques ou médiatiques, rendait extrêmement complexe notre volonté de neutralité. Mais la qualité des premières recherches spontanées de cette élève et le sérieux de sa posture m’ont finalement convaincu de nous lancer dans cette tâche. Le résultat final ne prétend en aucun cas dresser un bilan exhaustif des points de vue sur le sujet, et nous sommes conscients qu’aucun auteur ou autrice ne fait consensus. Le choix des articles consultés, notamment ceux des universitaires, est donc le mien et j’assume pleinement et seul ses failles et lacunes. A partir du moment où les élèves ont pu, par ce travail, aborder l’essentielle question des sources, travailler l’éducation aux médias, et faire évoluer leurs idées à la lecture de travaux de spécialistes, je considère l’objectif rempli. Puis il y a eu le confinement, les classes en demi jauges et autres désagréments de la période… Pour terminer cet article, je me suis donc permis de rédiger (en gris) une partie de l’article que nous avons abordée ensemble en cours, sans que les élèves n’aient eu le temps de le finir. Bonne lecture!
Photo Le Parisien, 6 octobre 2020
Depuis le 4 septembre 2020, jour où Emmanuel Macron a fait son discours aux Mureaux sur les séparatismes, la France vibre sous les rebondissements concernant ce projet de loi, et les déclarations politiques sur le sujet. En effet, le président de la République a appelé à une intensification de l’enseignement de l’arabe à l’école publique, ce qui n’a pas manqué de raviver de vieilles polémiques.
Emmanuel Macron, lors de son discours au Mureaux (2 octobre 2020)
Déjà en 2018, Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, s’offusquait d’une telle idée qu’elle qualifiait de “solution absurde”, avant d’arguer que la langue française “doit être apprise davantage afin qu’elle puisse rayonner dans les autres pays. Ici, c’est la France!” (RTL, 12 septembre 2018). Pour certains, cette loi contre les séparatismes respecte et protège les principes républicains; pour d’autres, elle les bafoue d’une façon intolérable en ne s’adressant qu’aux Français musulmans. En effet, une loi qui ne touche que certains Français pose problème car elle va à l’encontre de l’idée d’égalité, une valeur centrale de la république française. Ce projet de loi pose des questions. Un point qui attire notre attention en tant qu’élèves de l’école publique est celui de l’enseignement de l’arabe à l’école. Ce point a nourri de nombreuses polémiques : radicalisation? Islamophobie? Séparatisme? Intégration? Question du voile, de ses multiples avatars vestimentaires ? Pourquoi l’arabe ? Immigration ? etc. Toutes ces polémiques semblent mettre en lumière trois enjeux de la question de l’enseignement de l’arabe à l’école. Tous nécessitent une réflexion documentée.
L’enjeu culturel de la question de l’enseignement de cette langue à l’école publique,
La question de la compatibilité de la religion musulmane avec les principes républicains, notamment la laïcité.
Et enfin l’enjeu social de l’intégration des minorités musulmanes dans la société française.
Un enjeu scolaire… mais pas seulement
Partons d’un paradoxe: il se dit dans l’enseignement supérieur que l’arabe est une langue d’excellence alors qu’elle suscite la peur dans le secondaire. Certains parents arabophones refusent même que leur enfant choisisse une option arabe à cause de l’image que cela pourrait renvoyer. Comment l’expliquer et remédier à cette mauvaise image de l’arabe à l’école?
Le débat politique
Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, se pose en farouche défenseur de la proposition présidentielle: « L’arabe est une grande langue littéraire qui doit être apprise par tout le monde et pas que les Maghrébins ». Il précise que le principal objectif de l’extension de l’arabe dans le cadre scolaire est dû au fait qu’aujourd’hui, « on a des enfants qui apprennent l’arabe dans un cadre religieux fondamentaliste, si on veut assécher ce phénomène, eh bien on doit l’apprendre dans un cadre normal« . Si l’on peut interroger l’adjectif « normal » pour qualifier le milieu scolaire, on comprend bien l’objectif politique et social de la mesure. Déjà en 2016 puis en 2018, l’essayiste Hakim El Karoui avait déjà lancé une idée similaire en préconisant de « mobiliser le ministère de l’Éducation nationale pour relancer l’apprentissage de la langue arabe » pour limiter les cours à la mosquée « devenus pour les islamistes le meilleur moyen d’attirer les jeunes « . De même, Bernard Rougier, sociologue et professeur de civilisation arabe contemporaine à la Sorbonne Nouvelle, souligne cet enjeu : « Plus on connaît la civilisation et la culture, plus on a les instruments pour ne pas se faire avoir par des discours exclusivement religieux ». Les critiques de l’opposition quant à cette proposition expliquent aisément la mauvaise réputation de l’arabe à l’école. En effet, une partie de l’opposition craint un tremplin vers la radicalisation religieuse. C’est le point de vue de Luc Ferry, invité sur le plateau de C News le 7 octobre 2020. L’ancien ministre de l’Education de Nicolas Sarkozy y fit part de son inquiétude face à cette proposition : “si l’on veut islamiser la France c’est le meilleur moyen d’y arriver […] on enferme des gamins dans un communautarisme linguistique. » Marine le Pen, de son côté, se saisit également de l’affaire et accuse la proposition d’« élargir et accélérer l’apprentissage de l’arabe » dans un but « juste électoraliste ». Si le journaliste et polémiste Eric Zemmour reconnaît que la langue arabe est “très admirable et poétique”, il assène aussitôt: « Lorsque l’on dit langue arabe ,ça revient au Coran et à la religion musulmane” avant d’ajouter “que les Frères musulmans (…) essayent de réarabiser pour islamiser, ça fait 30 ans qu’ils font ça”. Il soutient également que “l’arabe est la langue de la banlieue et la langue des personnes qui tuent sur le territoire français” .(C NEWS, 25 février 2020) Si cette dernière diatribe tranche par sa haine sociale et sa violence, on remarque que la réticence face à la déclaration d’Emmanuel Macron vient de la crainte que la religion entre dans l’école laïque via l’enseignement de l’arabe.
Une confusion devenue classique
Cet amalgame entre arabe et islam n’est pas un cas isolé ! Il s’agit même d’un grand classique des polémiques françaises en matière de laïcité et d’intégration, qui questionnent notre perception des valeurs républicaines. Un petit rappel historique s’impose. Dans l’islam, la langue arabe a une importance primordiale. C’est tout d’abord la langue maternelle du prophète Muhammad par qui, selon la tradition musulmane, est venue la révélation prophétique. Progressivement, au cours des premiers siècles de l’Hégire, se forge une sacralité de la langue arabe. Le Coran a été rédigé et diffusé en arabe, qui est la langue liturgique de l’islam. Elle permit, dans les premiers temps de l’Islam de rassembler les premiers musulmans. Mais attention ! A l’époque de l’Hégire en 622 (départ de Muhammad vers la Mecque et an I du calendrier islamique), il existait bien évidemment des arabophones juifs, chrétiens et polythéistes. Les historiens perçoivent de plus en plus la péninsule arabique du VIIème siècle comme un espace marqué par une grande diversité religieuse et un grand dynamisme sur le plan des réformes. La langue arabe est donc la langue de l’islam, mais la réciproque n’est pas vraie ! De même, les rapides conquêtes des premiers califes en dehors de la péninsule entraînent dès le premier siècle de l’Hégire, une grande diversité linguistique au sein de l’Umma, la communauté de croyants musulmans. Affirmer que religion musulmane et origine arabe ne forment qu’un est donc un contre-sens. De nos jours, environ 62% des musulmans se situent en Asie et l’Indonésie à elle seule rassemble presqu’autant de musulmans (204 milions) qu’il n’y a de musulmans arabes Maghreb et Machrek réunis. Nabil Wakim, journaliste au Monde et auteur de L’arabe pour tous: pourquoi ma langue est taboue en France? (2020), parle d’une grande confusion qui est entretenue volontairement par certains, par ignorance pour d’autres, entre le monde arabe et le monde musulman.
Un peu de vocabulaire… La distinction entre Islam et islam, musulman et islamique est récente et ne connaît pas d’équivalent en arabe. Il s’agit d’une construction de chercheurs occidentaux fort utile pour penser le monde islamique, mais toujours pas respectée dans les médias. (Source: IMA)
Pour saisir toute l’étendue du problème, il faut comprendre que cet amalgame entre langue arabe et religion musulmane n’est pas que le fait d’hommes politiques athés, mais aussi de certains élèves de confession musulmane. On observe une opposition récurrente dans certains discours entre un “nous” et “l’école”. Le “nous” désigne pêle-mêle : les musulmans, les citoyens d’un pays étranger (Algérie, Maroc, Tunisie, Turquie, etc.), les enfants de ces citoyens étrangers, les personnes familières avec ces cultures, les personnes soutenant les causes politiques d’un peuple musulman (Palestinien, Ouighour, Rohingya, …), etc. Dans cette opposition, “L’école” est comprise comme française, athée ou parfois chrétienne, européenne, et souvent socialement plus élevée. Ces deux catégories sont tellement floues et fourre-tout, qu’elles ne permettent parfois pas de penser une relation dépassant la simple opposition frontale, surtout lorsque l’école n’inspire pas confiance. Et c’est bien là tout le problème: cette confusion entretient un rapport de méfiance si ce n’est d’hostilité vis-à-vis de la France et des valeurs républicaines, qui elles-mêmes, sont mal comprises.
« Nous » et « l’école »: ces deux catégories sont tellement floues et fourre-tout qu’elles ne permettent parfois pas de penser une relation dépassant la simple opposition frontale
D’après Abdennour Bidar, philosophe et spécialiste de l’islam dans la République, les enseignants se trouvent face à des élèves parfois mal informés sur leurs croyances. Ainsi, il distingue deux principaux enjeux pour pallier cette ignorance qui développe une hostilité face à la laïcité de l’école : d’une part, apprendre aux élèves à distinguer le milieu scolaire et laïque, de la vie privée dans laquelle la religion peut s’épanouir sans contrainte. D’autre part, inculquer les valeurs de la République en entretenant de façon permanente le dialogue sur celles-ci : l’école doit accompagner les élèves pour les aider à comprendre pourquoi ces valeurs sont primordiales dans l’objectif de vivre ensemble dans un système démocratique. La laïcité n’intervient donc pas comme une négation de la religion des élèves, mais au contraire comme un moyen de faire coexister les différentes sensibilités représentées dans une classe.
Si la question de l’enseignement de l’arabe à l’école et les polémiques qu’elle soulève ne sont pas récentes, elles font néanmoins réagir l’historien de l’éducation Claude Lelièvre : « on ne favorise pas l’enseignement de l’arabe pour des raisons culturelles et intellectuelles mais pour lutter contre une peur et ça, c’est un fait nouveau ». De même, Nadia Yafi, directrice du centre de langue et de civilisation arabe de l’Institut du Monde Arabe (IMA) a également réagi : « Même s’il part d’une bonne intention ,ce texte ne fait qu’envenimer la polémique en renforçant l’association entre la langue et la religion ». C’est donc un paradoxe: en voulant éviter l’association de l’arabe et l’islam, on la renforce davantage.
L’enjeu républicain: islam et République sont-ils conciliables?
Le Coran n’impose aucun régime. Il incite même par certains passages à obéir aux gouvernants. (« Ô vous qui croyez, obéissez à Allâh, et obéissez au Messager [Muhammad] ainsi qu’à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement » IV, 59). Ainsi, c’est au peuple de choisir dans quel régime il pourra s’épanouir. La République, théoriquement, pourrait donc s’associer à l’islam. Qu’en est-il vraiment ?
L’auteur explique que selon une majorité des musulmans, le Coran aurait une portée juridique en relayant une loi divine (shari’a). Cependant, en se penchant sur le texte, nous ne trouvons le terme « shari’a » qu’une seule fois, et il prend le sens de « chemin », « voie à suivre », offrant ainsi un large éventail d’interprétations possibles. Du Coran, il explique que “Son style tout en exhortations, recommandations, avertissements, conseils, relève de l’appel à la réflexion, à la méditation, à la responsabilité des actes et des choix d’existence, à l’examen de conscience, et non pas d’un exercice de codification juridique.” Historiquement, la lecture juridique du Coran s’est imposée plus tard, par une élite religieuse soucieuse d’affirmer une forme de pouvoir politique s’appuyant sur le Coran. Or, en considérant qu’il existe une loi divine, on comprend aisément que pour un esprit croyant, aucune loi humaine (toute républicaine qu’elle soit) ne peut et ne doit la dépasser. Mais cette interprétation juridique postérieure à la rédaction du Coran n’est pas la seule, elle s’est en revanche imposée face à d’autres comme l’interprétation poétique ou celle de la mystique soufie (courant mystique de l’islam visant à se rapprocher de Dieu par une purification spirituelle). L’auteur insiste sur ce qu’il juge être une nécessité : prendre de la distance vis-à-vis de l’interprétation des théologiens. Il admet aussi que l’interprétation du Coran n’est aujourd’hui pas une affaire démocratique. Elle est menée et légitimée par une élite religieuse de savants. Ceci convient à une partie des croyants, et naturellement aux savants eux-mêmes, qui n’ont aucun intérêt à ce que cela change. Cela explique que le point de vue de l’auteur puisse être contesté.
Pour Abdenour Bidar, “nous manquons toujours de théories qui articulent efficacement islam et démocratie, islam et autonomie de la personne, islam et liberté de conscience, islam et égalité des sexes, etc. pour ne citer que les chantiers les plus importants.” Quelques travaux existent sur le sujet (Bidar, ou Malek Chebel et Fethi Benslama par exemple), mais ils restent peu connus du grand public.
C’est encore à l’école que les difficultés de compatibilité entre islam et République peuvent se mesurer. “Dans un certain nombre de classes, tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam risque ainsi de devenir tabou, impossible à aborder, dès lors que l’adolescent l’aura assimilé à un sacré non négociable. Il est urgent de prendre la mesure de cet obstacle”. De même, il juge“hystérique”le préjugé selon lequel l’islam en lui-même pose problème, et dénonce plutôt une“médiocrité avec laquelle il est transmis” dans certains milieux ”tandis qu’heureusement dans d’autres, la religion est inculquée comme quelque chose d’ouvert, de tolérant, qui doit avoir l’intelligence de son adaptation.”
Si, on l’a vu, l’histoire de l’interprétation de l’islam peut être riche d’enseignement, celle de la République intégratrice, et plus globalement de la société française semble l’être tout autant.
L’enjeu pour la société française: l’intégration des minorités maghrébines musulmanes
Une plaie mémorielle pas encore cicatrisée
C’est un point qui soulève un grand nombre de questions : pourquoi l’arabe et pas le portugais ? Serait-ce parce que les Maghrébins n’arrivent pas à s’intégrer ? Ou parce que la société française n’arrive pas à les intégrer ? Serait-ce, comme on l’a parfois entendu dans certains médias, une incompatibilité culturelle ?
Près de la moitié des Algériens installés en France au milieu des années 60 vivaient en bidonville, comme ici, à Nanterre, en 1962• Crédits : Reporters associés/ Gamma-Rapho – Getty
D’où vient cette crainte de la langue arabe, de la religion musulmane et des populations issues de l’immigration maghrébine? Dans les autres pays, le sujet ne soulève pas autant de questions. D’après Nadia Yafi, directrice du centre de langues et de civilisations arabes à l’Institut du Monde Arabe (IMA),certaines blessures sont encore présentes : celle d’une guerre d’Algérie, « orgueil national inconsolable à la perte d’un vaste empire ». Il faudrait donc aller de l’avant pour refermer ces blessures. Beaucoup de possibilités s’offrent à la France pour restaurer une entente entre les deux États à l’histoire commune. Benjamin Stora, historien français, a d’ailleurs remis un rapport à Emmanuel Macron, en recommandant la mise en place d’une commission “Mémoire et Vérité”, travaillant à relancer les initiatives mémorielles de ce morceau d’histoire commune. Il y propose 22 points qui aideraient à la réconciliation. Entre autres, des jours de commémoration, l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi, figure de l’opposition à la guerre d’Algérie, ou encore des noms de rue inspirés de personnes issues de l’immigration et qui mériteraient une rue à leur nom.
L’Histoire comparée à la rescousse de l’intégration républicaine
Afin de saisir la singularité de la question de l’intégration des minorités arabophones et/ou musulmanes dans la société française, il paraît éclairant de la comparer à une autre immigration dont l’intégration est vue comme différente. L’exemple italien décrit comme “l’immigration modèle”, qui a su s’intégrer discrètement, « sans poser de problèmes », avec à la clé une réussite sociale exemplaire : de l’entreprise du bâtiment au sommet de la politique comme l’ex président de l’assemblée nationale Raymond Forni, ou de la vie publique comme Coluche ou Michel Platini.
« Il faut davantage regarder du côté de l’histoire de la société d’accueil que du côté des aptitudes à l’intégration des immigrés pour comprendre l’intégration »
Marie-Claude Blanc-Chaléart
Aujourd’hui, on explique cette réussite par une familiarité à la fois linguistique et religieuse. Mais si l’on creuse un peu, on remarque que dans la réalité de la fin du XIXe siècle, les Italiens ont parfois été critiqués, attaqués voire lynchés. La xénophobie d’aujourd’hui n’est pas nouvelle, elle était toute aussi présente lorsque les Italiens sont arrivés en France . Il est également éclairant de se pencher sur les raisons de ce rejet, comme le fait l’historienne Marie-Claude Blanc-Chaléart. On y trouve un racisme ouvrier s’expliquant par la crainte d’une concurrence déloyale sur le marché du travail, mais également un racisme aux racines nationalistes sur fond de rivalités coloniales, ou de guerres. On retrouve aussi des reproches moins politiques: on critique leur saleté, l’horrible odeur de leur “ragoûts dignes de l’enfer”, leur bruit, etc. On les décrit comme misérables, Dernier motif de rejet qui attire notre attention: la religion. En effet, à la fin du XIXème et au début du XXè siècles, les Italiens étaient raillés pour leur foi démesurément manifestée, ainsi que pour leur attachement à la figure religieuse de Marie. En 1883, à Paris, Jules Vallès, journaliste et écrivain, écrit que « la piété vile et veule de ces lazzaroni déshérités » déshonore le faubourg Saint-Antoine. On les traite de “culs-bénits”, de “christos”, et leur dévotion “à l’italienne” était critiquée, notamment par l’épiscopat français durant l’entre-deux guerre. Non seulement la religion n’était pas un critère d’intégration, mais elle cristallisait déjà la haine de cette immigration. Quant à la proximité de la langue, c’est un mythe étant donné que les immigrés italiens du XIXème et XXème siècles, majoritairement ouvriers, parlaient leur dialecte et non l’italien. Le mythe de l’intégration modèle des Italiens vole ainsi en éclat. Si on ne parlait pas encore de « grand remplacement », le livre de l’écrivain nationaliste Louis Bertrand, l’Invasion (1907, réédité en 1921), les comparait à une dangereuse nuée de sauterelles détruisant tout sur son passage…
Ainsi, en étudiant l’histoire de cette intégration italienne aux XIXème et XXème siècles, ses hauts et ses bas, Marie-Claude Blanc-Chaléart insiste sur l’importance du contexte historique: fin du XIXème, Première guerre mondiale, entre deux-guerres, seconde guerre mondiale et occupation italienne, etc. Pour elle, “Il faut donc davantage regarder du côté de l’histoire de la société d’accueil que du côté des aptitudes à l’intégration des immigrés pour comprendre l’intégration.”
Cette idée nous pousse à nous interroger de manière nouvelle sur la peur de l’enseignement de l’arabe à l’école, et de tout ce qui touche aux populations issues de l’immigration maghrébine et/ou de confession musulmane.
Posons finalement cette question: qu’est ce qu’être français? Nous aurons beau réfléchir à une identité fixe, nous n’en trouverons pas, à moins de faire appel à des clichés totalement fantasmés, sans aucune authenticité historique, dont seuls certains polémistes ont le secret : “Nous sommes des Gaulois chrétiens blancs fils de Clovis et Jeanne d’Arc ! ”. Nous n’en trouverons pas parce que l’histoire de France est rythmée par des vagues de migrations qui se superposent. Les Français sont donc une juxtaposition de populations qui ont pour point commun de reconnaître les valeurs et les principes français.
On dit même parfois donc que l’identité française est un mélange de cultures avec une direction commune. Cette réflexion nous mène à une conclusion: si le contexte actuel, avec ce qu’il implique d’histoires et de mémoires, explique en partie les difficultés que rencontre la société française à intégrer cette immigration, il s’agit également de s’interroger sur notre incapacité actuelle à cerner la direction commune qui lie la communauté nationale.
Par Lisa Bergaentzle, Clara Berthuit, Albane Lazert, Séréna Silverstre, Meltem Ulker, Sila Ulker